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A propos du débat sur les « solutions »

par François Lazar

Dans un de ses commentaires récents[1], le journaliste français Alain Gresh, rédacteur en chef du Monde Diplomatique termine une analyse, par bien des aspects pertinente de la manière suivante :

« Certains affirment que la seule solution reste la création d’un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël. D’autres assurent que la colonisation massive de la Cisjordanie et de Jérusalem rend ce dénouement illusoire et prônent un État binational où les deux nationalités, arabe-palestinienne et juive-israélienne, jouiraient de droits équivalents. D’autres encore évoquent le modèle sud-africain, un État de tous ses citoyens : un homme, une femme, une voix. Quoi qu’il en soit, il est difficile d’imaginer une solution sans adhésion d’une majorité de la population présente aujourd’hui sur le territoire de la Palestine historique. Il faut rappeler que la fin de l’apartheid n’a été possible que parce que le Congrès national africain (ANC) a été capable de formuler un projet pour tous les citoyens de l’Afrique du Sud et de les unir, Noirs, métis et Blancs dans le combat. »

Cette synthèse des différentes « solutions » pose question, dans la mesure où elle est présentée comme regroupant « l’ensemble des solutions démocratiques » inscrites dans le débat sur l’issue du conflit engagé par Israël contre le peuple Palestinien. En effet, une quatrième solution ne figure pas dans le recensement de l’auteur, celle de l’État unique, laïque et démocratique dans lequel tous les citoyens auraient les mêmes droits.

 

Qu’il s’agisse d’un oubli, d’un choix politique ou d’une confusion n’est pas, à ce stade de la discussion, l’essentiel. Alain Gresh expose ici en quelque sorte une doctrine officielle qui fige dans le marbre les « solutions » autorisées pour mettre un terme à la Nakba.

Nous règlerons ici rapidement la question de la solution des deux États, à savoir « un État palestinien aux côtés de l’État d’Israël ». Formule défendue par la Feuille de route de Georges Bush, récemment reprise par Obama et soutenue par la « communauté internationale » et les partis qui lui sont liés. Une telle solution, conforme au prétendu « droit international », déjà inscrite dans la partition de 1947 implique — tout le monde le sait pertinemment — une remise en cause du droit au retour et de la situation des réfugiés dans leurs pays d’accueil, qui de facto avec la reconnaissance officielle d’un tel État, perdraient leur statut de réfugiés. A ce propos, le fameux projet du Grand Moyen Orient, mis en veilleuse aujourd’hui, impliquait une résolution de ce type du « problème des réfugiés ».

 

Il y a aujourd’hui sur le territoire historique de la Palestine un État israélien qui, pour exproprier et poursuivre l’expropriation de la population palestinienne maintient la grande masse des travailleurs juifs dans une sphère idéologique infusant dès la tendre enfance l’ignorance et la peur d’un nouveau « génocide ». Sa prolongation dans le temps est pour beaucoup, c’est le cas de Shimon Péres ou de Barack Obama, liée à la création à ses côtés d’une entité palestinienne, dénommée État par dérision, dont la responsabilité essentielle serait de faire régner l’ordre en son sein.

Ce qui est mis en cause au premier chef par la politique internationale concernant la réalisation possible de deux États (quels qu’en soient la forme et le contenu : ils appelleront « État » un archipel de ghettos palestiniens), c’est le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, c’est le droit à la nation, et pas seulement pour les arabes palestiniens. Ce que remettent en cause les partisans des deux États, c’est l’exigence nationale permettant, avec le droit au retour des Palestiniens, aux Arabes et aux Juifs de vivre ensemble pacifiquement dans le respect de l’égalité des droits des uns et des autres.

On en vient ici à la question de l’État binational « où les deux nationalités, arabe-palestinienne et juive-israélienne, jouiraient de droits équivalents ». Une remarque avant de poursuivre : pourquoi ce besoin systématique d’ethniciser le conflit en accolant de manière bien différenciée les termes « arabe » et « juive » à ce qui devrait évoquer une entité nationale ? L’État binational, c’est en quelque sorte l’ouverture de la solution des « deux États », celle-ci impliquant la reconnaissance d’un territoire binational. Comme le résume bien A. Gresh, l’État binational part du principe qu’il existerait deux nationalités, l’une « arabe-palestinienne », c’est à dire en rapport avec une présence historique sur le territoire de la Palestine, l’autre « juive-israélienne », c'est-à-dire liée à l’existence — récente — de l’État d’Israël et à une notion de confession religieuse. Le terme juif est complexe dans la mesure où il se réfère aux populations, qui dans le monde entier se reconnaissent dans le judaïsme ou pratiquent la religion juive, mais aussi aux individus dont l’histoire personnelle et familiale les conduit à faire le choix de cette identité ou à la mettre en retrait. On aurait donc là une sorte de nationalité extra-territoriale et pour une fraction non négligeable des individus concernés, une nationalité imposée. Au demeurant, si le peuple palestinien forme bien une unité territoriale et culturelle homogène, comment parler de peuple juif dans lequel se retrouveraient des yéménites ou des polonais, dont la langue, la pratique religieuse du judaïsme, les habitudes culinaires, ... sont très différentes. En France, il y a des juifs français, aux États-Unis d’Amérique, se trouvent des juifs américains, au Maroc, des juifs marocains, etc... qui ne revendiquent pas de double nationalité. De ce point de vue, c’est la notion de « populations juives » qui correspond à la réalité, contrairement à celle de « peuple juif ».

Parler d’un « peuple juif » international, en l’accolant à une « nation israélienne » est un concept raciste, dont les fondements sont politiques, certainement pas historiques ou culturels. Le « peuple juif » est bien un concept, c'est-à-dire une élaboration intellectuelle aujourd’hui systématiquement accolée à l’État d’Israël. Comme tous les concepts, il vise à être appliqué coûte que coûte à la réalité. La nation n’est pas un phénomène arbitraire, une réalité psychologique, culturelle ou « raciale », mais le produit du développement historique, de conflits politiques et sociaux. Il est incontestable que la religion est l’une des multiples composantes qui entrent dans la formation des nations. Elle constitue, à un certain niveau de développement, des éléments de la culture et de la vie sociale des peuples. Cependant, et parce qu’elle est le produit de ce développement historique, une nation ne saurait être fondée exclusivement sur la religion. Concernant la prétendue « nation juive », comme nous venons de le voir, la majorité des individus qui dans le monde se définissent comme juifs, ne souhaite pas vivre dans l’État d’Israël mais se trouve la plupart du temps parfaitement intégrée là où elle vit.

L’idée de l’État binational, fondé sur la reconnaissance de l’origine ethnique, partant de la pseudo existence de deux nations n’est qu’un leurre politique visant à établir, derrière une phraséologie démocratique, qu’il y a bien deux camps en présence dont la légitimité est équivalente. L’État binational confondu avec la solution d’un seul État implique de surcroît l’intégration de la population des territoires occupés de 1967 dans le cadre d’un Israël démocratique où le droit au retour prendrait un caractère conditionnel.

A. Gresh fait référence par la suite au modèle Sud-africain qu’il qualifie, avec la chute de l’Apartheid, d’un « État de tous ses citoyens ». Deux faits sont indéniables : l’État hébreu pratique bien une politique d’apartheid (terme qui inclut à la fois la notion de séparation et celle de ségrégation) à l’encontre de tous les Palestiniens qu’il a sous son contrôle. Que ce soit dans le cadre du développement séparé profondément discriminatoire et raciste imposé aux Palestiniens de l’intérieur, ou dans le cadre de l’existence de bantoustans entourés de check-points et de barbelés dans les territoires occupés depuis 1967. Un autre fait est indéniable : la campagne internationale de boycott de l’Afrique du Sud a été largement suivie parce que soutenue à l’époque par les organisations ouvrières et démocratiques. Un autre fait, moins fréquemment présenté, est que depuis les accords de Kempton Park en 1994, drapés du slogan « un homme, une voix », qui ont donné le droit de vote aux Noirs, le niveau et les conditions de vie des Noirs ont régressé. Les accords qui ont mis fin à l’Apartheid institutionnalisé ont maintenu les infrastructures, les mines, les terres agricoles, les grands moyens de production entre les mains des blancs. En Afrique du Sud, « les hommes d’affaire blancs nomment des Noirs à leurs conseils d’administration pour faire croire à l’accession des Noirs aux affaires, tout en conservant toutes les décisions administratives et en continuant à exercer le pouvoir » (Lybon Mabasa, dirigeant du Parti Socialiste d’Azanie). Est-ce le modèle souhaité pour un futur État binational israélo-palestinien ? Le droit de vote en échange de la poursuite de l’asservissement économique et social, le voilà le « modèle Sud Africain » ! Mais s’il fallait s’inspirer de l’Afrique du Sud pour réfléchir à l’avenir de la Palestine, pourquoi ne pas reprendre le slogan du mouvement de la Conscience Noire, et revendiquer : « une Palestine, une Nation », une nation unie dans sa propre diversité, parce que fondée sur la reconnaissance des droits égaux de tous ses citoyens ?

Cette exigence implique la fin de la partition de la Palestine et la fondation d’un seul État laïque et démocratique, en dehors duquel, et tout le monde le sait, la mise en œuvre de la revendication du droit au retour serait impossible. Tordons ici le cou à une idée reçue : ce n’est pas en raison de la colonisation forcenée de la Cisjordanie qu’on pourrait aujourd’hui évoquer la constitution d’un seul État. Cette revendication bien plus ancienne est à l’origine même de la constitution du mouvement palestinien de libération nationale. Pour beaucoup de militants, d’intellectuels juifs et non juifs, elle n’est pas une nouveauté. Que cette perspective provoque les foudres des sionistes et des tenants de l’ordre mondial est bien compréhensible, elle est leur propre négation. Y a–t-il cependant une autre solution fondée sur la démocratie et l’égalité des droits ? Utopique, répondrons certains avec dédain ? Que ceux-là commencent par examiner avec honnêteté les résultats de 60 ans d’une politique « réaliste ».



[1] De quoi la Palestine est-elle le nom ? publié sur : http://blog.mondediplo.net/2009-03-23-De-quoi-la-Palestine-est-elle-le-nom

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