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La politique israélienne et l‘Occident :
Plus elle change, plus elle reste la même.

Par Haim Bresheeth

À la suite de l‘attaque criminelle sur Gaza déclenchée le 27 décembre 2008 par Israël qui a duré plus d‘un mois et qui a conduit à la mort d‘environ 1.500 palestiniens, fait plusieurs milliers de blessés et causé la destruction des infrastructures de la bande de Gaza, et à la lumière des résultats des élections israéliennes, il est recommandé de réexaminer la situation. Cela est d‘autant plus urgent si l‘on considère l‘opposition grandissante à Israël dans de nombreuses parties du monde, et une meilleure compréhension dans beaucoup de milieux des méthodes injustes, criminelles et extrémistes du Sionisme dans sa tentative d‘assurer la pérennité de sa mainmise sur la Palestine. Ce qui s‘est passé à Gaza mènera–il, en particulier dans les démocraties occidentales, à une modification dans la relation avec Israël ? Quelles sont les conséquences plausibles prévisibles qui découlent de la modification de l‘opinion publique et de l‘élite politique en raison des atrocités de Gaza et de la nouvelle position du régime de Netanyaou ? Qu‘en est–il, si toutefois quelque chose a vraiment changé ? Et qu‘est–ce que ce changement peut apporter ou qu‘est–ce qu‘il fait redouter ?

Pendant plus de quarante ans, depuis 1967 et la guerre dévastatrice lancée par Israël et qui s‘est terminée par le contrôle total d‘Israël sur l‘ensemble de la Palestine, les nations occidentales ont joué un jeu aussi surprenant que désastreux, un jeu qui en réalité a rendu un juste règlement politique au Moyen–Orient impossible à tous égards. Sous couvert de diverses déclarations d‘intention, de diverses politiques et d‘idéologies variées, une seule donnée est restée constante : le soutien inébranlable et sans scrupules de tous les gouvernements occidentaux au système politique israélien, avec une attention minime (ou même complètement inexistante) pour le peuple palestinien et pour ses droits, sans parler de sa détresse. Durant toute cette période et en dépit des nombreuses résolutions des Nations Unies et du Conseil de Sécurité appelant Israël à se retirer des Territoires Occupés de Palestine et à quitter ses implantations illégales, Israël a tout de même continué de coloniser lesdits territoires, avec un mépris délibéré pour les Nations Unies, le Conseil de Sécurité, les Conventions de Genève, la Cour Internationale des Droits de l‘Homme, la Cour Criminelle Internationale et de tant de conventions internationales qu‘il est impossible de les énumérer ici, notamment celles sur la torture, sur la prolifération nucléaire, les armes chimiques et biologiques, pour ne citer que les principales. On a du mal à se représenter un autre régime sur terre qui ait rompu, nié ou ignoré le droit international de manière plus systématique qu‘Israël. Israël a envahi et conquis quatre de ses États voisins (et occupe toujours des territoires qui appartiennent ou appartenaient à ces quatre États), il a attaqué des installations dans nombre d‘autres pays comme la Tunisie, l‘Irak, la Syrie, le Soudan, et a mis au point des armes de destruction massive nucléaires, chimiques et biologiques en totale impunité, sans parler pour ce faire du soutien actif de la France, du Royaume–Uni et des Etats–Unis.

Un grand nombre de chercheurs ont tenté de démêler les raisons de cet indéfectible soutien politique, militaire, diplomatique et financier ainsi que les raisons d‘une pareille consolidation des fondements d‘Israël (qui est une société néo–coloniale brutale, colonisatrice par essence) de la part d‘un groupe fourni de nations démocratiques et parfois même progressistes qui va de l‘Union Européenne aux Etats–Unis d‘Amérique, au Canada, à l‘Australie, l‘Inde, au Japon pour ce qui est des acteurs principaux. Israël a pu compter sur le soutien de ce puissant bloc de nations, les plus riches du monde, pendant presque la totalité des six décennies de son existence. Un tel soutien a été crucial quant à sa capacité à brandir le droit international ainsi que les usages du comportement international et quant à sa capacité à instaurer l‘étranglement des Territoires Palestiniens Occupés et à le maintenir, à exercer la terreur sur d‘autres États de la région, et à agir en policier régional au nom de et au profit des nouveaux empires. Il apparaît par conséquent que toute théorisation des relations qui ne partirait pas de la véritable collusion d‘intérêts entre le bloc capitaliste occidental et Israël, construise ses arguments sur des bases qui ne sont pas du tout solides. Tel devrait être le point de départ de ceux qui fondent leur raisonnement sur le lien qui unit Israël et ces puissances mondiales avec les structures d‘influence comme l‘AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) – le prétendu Lobby Juif et son indéniable puissance de persuasion. Alors que même un enfant pourrait douter de la réelle influence de l‘AIPAC (et de celle de lobbies sionistes similaires un peu partout), il semble que, comme l‘a soutenu Noam Chomsky  1, l‘AIPAC ait bien moins d‘influence sur l‘Administration États–unienne, étant donné qu‘il met en avant un cas de figure que les américains ne reconnaissent pas comme partie intégrante de leur mission, ni comme faisant partie de leurs objectifs propres. Il ne fait pas de doute que ce lobby a été déterminant pour intégrer le programme israélien à la mission États–unienne 2 et pour faire en sorte que cela soit accepté par de nombreuses administrations américaines et par de nombreux présidents de toutes tendances politiques. Il est clair que ce lobby a réussi : tout nouveau président potentiel, y compris au stade le plus précoce de sa campagne, doit, semble t–il, indiquer à quel point il est impliqué dans le soutien à Israël et au Sionisme et doit effectuer le traditionnel pélerinage à Jérusalem pour rencontrer l‘élite israélienne. Ce qui n‘est pas le cas pour les autres groupes ethniques équivalents aux Etats–Unis d‘Amérique, les candidats à la présidence ne voient pas la nécessité d‘aller à Rome afin d‘attirer les italo–américains, ni en Pologne pour persuader les américains d‘origine polonaise de voter pour eux. Il est également impensable qu‘on attende d‘eux qu‘ils fassent une déclaration de soutien à tel ou tel gouvernement, et ce dans le but de persuader les électeurs issus de ces communautés. On peut, dans une moindre mesure, dire la même chose, d‘un grand éventail de chefs d‘États européens, de Berlusconi à Merkel, sans oublier Sarkozy, les dirigeants européens semblent également fascinés par l‘influence d‘Israël et par ses intérêts. Dans la mesure où les juifs, et plus tard Israël, sont concernés, on a beaucoup écrit sur l‘Holocauste et sur le tournant qu‘il a amené dans la politique européenne et occidentale. Ce qui est un fait certain. Les différentes interventions des lobbies pour le compte d‘Israël font grand usage de ce facteur, usant et abusant de l‘Holocauste de manière à obtenir des bénéfices particuliers pour Israël. Personne n‘a énoncé ce mécanisme plus clairement que Norman Finkelstein  3, et son travail, ainsi que celui de tant d‘autres, a exposé l‘utilisation cynique qu‘Israël et les lobbies juifs font de cet effroyable évènement de l‘histoire mondiale, notamment en « privatisant » l‘Holocauste et en en faisant une affaire exclusivement juive. Quoiqu‘il en soit, seul un antisémite serait prêt à accepter que l‘influence exercée par les israéliens et autres juifs sur les démocraties occidentales, serait la conséquence de quelque cabale secrète, plutôt que le résultat logique d‘intérêts communs. Donc, quels sont ces intérêts qui lient si étroitement les démocraties occidentales à Israël ?

Que l‘État juif se présente comme un agent de l‘Occident, à même de rendre des services capitaux à ses membres, c‘est après tout la base sur laquelle Herzl a construit le Sionisme politique. Cette thèse a vu le nouvel État se construire au Moyen–Orient comme sous–traitant de l‘impérialisme européen de l‘époque ; peu importait à Herzl quel empire il allait servir, le principal était de repérer l‘empire le plus prometteur, et de persuader ses dirigeants que de pareils services étaient irremplaçables et ne pouvaient être offerts que par un colon, que par une entité fiable constituée de colons d‘origine européenne, avec un programme qui les séparerait automatiquement et de manière permanente des populations indigènes 4.

Ces positions de départ constituent les prémisses toujours en vigueur du sionisme. Les empires peuvent aller et venir, les ottomans peuvent ouvrir la voie au mandat britannique, le jeune État d‘Israël peut passer aux français, avant, en fin de compte, de se tourner vers les E–U d‘Amérique pour en faire son protecteur et son trésorier, et auquel ses services seront alloués. Ce contrat a résisté à l‘épreuve du temps. Année après année, des résolutions au sein du Conseil de Sécurité ou de l‘Assemblée Générale des Nations Unies s‘étaient attiré le veto ou le vote contre des Etats–Unis, même dans les cas où ils se sont trouvés isolés en compagnie d‘Israël et de la Micronésie. L‘entente et l‘accord entre partenaires de force inégale est stratégique et à long terme. Au long des années, les Etats–Unis d‘Amérique ont contribué à allouer à Israël toujours plus de fonds que toutes les autres nations réunies, ce qui en dit long sur les priorités États–uniennes. Quels sont donc ces services que les Etats–Unis d‘Amérique trouvent si précieux ?

Si Israël n‘existait pas, les Etats–Unis d‘Amérique devraient l‘inventer. Dans tout le Moyen–Orient, Israël apparaît comme le seul État client fiable à long terme sur lequel les États–Unis peuvent compter. Il s‘agit d‘une ethnocratie raciale non musulmane et non arabe, qui est vue comme partie intégrante de ce que désigne par tradition le terme américain de « judéo–chrétien » 5 . En d‘autres termes, les Etats–Unis d‘Amérique et l‘Europe continuent de percevoir Israël comme le seul pays au Moyen–Orient qui doive, par définition, dépendre d‘eux pour sa survie, d‘où le fait qu‘il est relié sans problème aux intérêts occidentaux. Le fait d‘avoir si longtemps combattu toute une série de pays arabes et musulmans est un bonus considérable, Israël a recueilli beaucoup de renseignements sur la plupart des pays arabes, il a un service de renseignement civil et militaire étendu et fourni qui comprend des dizaines de milliers d‘agents entraînés, ainsi que des méthodes d‘action qui ont été mises au point pendant des années. Par rapport aux autres régimes de la région, il est beaucoup plus dépendant du point de vue occidental : la plupart des autres pays ont subi une dure période coloniale, ce qui a façonné une certaine perception de l‘Occident dans ces cultures et a donné lieu à une opposition profondément enracinée à l‘Europe et à l‘Occident, anciennes puissances coloniales. Dans les rares cas où un chef d‘État soutiendrait ouvertement les priorités occidentales, il serait certainement assassiné, comme Anouar el Sadate ou bien destitué comme le Shah d‘Iran et cela entraînerait un revirement de politique dans ces pays. Il est évident que les chefs d‘État des pays du Golfe posent problème : anti–démocratiques, ce sont des monarques non élus mis en place par l‘Empire Britannique, éloignés de tout souci libéral ou démocratique et susceptibles de disparaître à n‘importe quel moment et sans préavis. Le cas d‘Israël est différent, il est lui–même une colonie, crainte, haïe et méprisée par des millions de personnes au Moyen–Orient. D‘où le fait que non seulement il sert les vues occidentales dans la région et est soutenu en retour, mais il sert aussi de fusible : au lieu que le sentiment anti–colonial soit dirigé contre l‘Occident, en particulier contre les Etats–Unis d‘Amérique, il se focalise contre Israël, et les Etats–Unis sont perçus par beaucoup (trop) de gens dans la région, comme un médiateur impartial – ce qui n‘est pas possible ni ne le sera jamais – et comme celui qui tire les fils de la marionnette israélienne. 6

Cela conduit périodiquement Israël à présenter gracieusement à son commanditaire des projets pour qu‘il les approuve, projets qui partent du principe qu‘il faut résoudre les problèmes qui touchent les deux parties du binôme. Un exemple de cela pourrait être les plans israéliens pour attaquer et renverser l‘Ayatollah Khomeiny et pour se débarrasser de la République Islamique, déjà en 1981 :

« L‘idée d‘une coopération américano–israélienne contre l‘Iran n‘est pas nouvelle pour Sharon. Au contraire, en 1981, alors qu‘il venait juste d‘être nommé ministre de la Défense, il a proposé au Pentagone un plan audacieux : au cas où Khomeiny disparaîtrait, l‘armée israélienne occuperait immédiatement l‘Iran de manière à devancer l‘Union Soviétique. L‘armée israélienne transmettrait, dès son arrivée sur place, le contrôle aux américains qui, eux, se déplaçaient lentement. Pour ce faire, le Pentagone aurait au préalable stocké en Israël sous contrôle américain les armes les plus sophistiquées susceptibles d‘être utilisées pour cette opération »7

Inutile de dire que le projet d‘une attaque israélienne contre l‘Iran en vue de détruire la République Islamique n‘a jamais été abandonné ; bien au contraire, Israël continue de faire pression sur l‘Administration États–unienne pour obtenir le feu vert pour une attaque de ce genre. Après le veto du président Bush pendant les derniers mois de son règne, il semblerait que le président Obama la prenne à nouveau en considération.

Pendant des années et des années, par exemple, Israël a aidé, entraîné et équipé les milices kurdes d‘Irak parce que cela rentrait dans le cadre de sa lutte contre le régime irakien. Pendant la dernière guerre contre l‘Irak, Israël a fourni aux forces britanniques et États–uniennes une assistance de services de renseignement et de traduction et il existe des rapports officieux qui font état de centaines d‘agents israéliens en Irak, en particulier dans la région kurde

Les évènements de janvier 2009 au Soudan constituent un exemple récent de la complexité des opérations israéliennes. Alors qu‘il était occupé à détruire Gaza et à tuer ses habitants, Israël a trouvé le temps de bombarder une région du Soudan, tuant 39 personnes, parmi lesquelles des prétendus marchands et trafiquants d‘armes. Les faits sont toujours à l‘étude mais il paraît certain qu‘Israël a, dans ce cas précis, rendu un service à ses patrons de Washington : dans cette région les négociants d‘armes sont derrière le gros de la piraterie dans l‘Océan Indien et en Mer Rouge, sur les côtes soudanaises et éthiopiennes, et Israël est le seul État occidental à avoir la capacité de bombarder localement et au pied levé. Alors que théoriquement les avions américains stationnés dans le Golfe auraient pu le faire, il est peu vraisemblable que l‘Arabie Saoudite aurait autorisé ce type d‘action à partir de son territoire. L‘utilisation d‘Israël exonère de toute responsabilité les États–Unis et l‘Union Européenne qui sont les deux blocs à tirer parti d‘interventions de ce genre.

Qu‘en Israël on ne fasse parfois (pas tous et pas toujours) confiance qu‘aux États–Unis pour être le médiateur impartial entre Israël et les palestiniens, n‘est que le résultat d‘intérêts et de programmes communs. Il n‘est pas non plus surprenant que les autres nations occidentales acceptent que seuls les États–Unis soient habilités à arriver à quelque chose au Moyen–Orient. Un récent éditorial du Guardian établit clairement ce point quand il explique qu‘il est plus efficace de s‘appuyer sur la fonction de contrôle des Etats–Unis d‘Amérique au Moyen–Orient.

« Seul le président des États–Unis a le pouvoir d‘insister pour qu‘Israël continue d‘acheminer de la nourriture, du pétrole et de l‘électricité à Gaza. Lui seul peut dire non à un gouvernement qui projette de construire 3.000 unités d‘habitations entre la colonie cisjordanienne de Maleh Adumim et Jérusalem Est. Lui seul a la possibilité d‘insister pour qu‘Israël n‘étouffe pas un État palestinien avant même qu‘il ne voie le jour. »

Même la direction palestinienne, en sa qualité de seul agent d‘un changement de politique qui serait à même de mener à la création d‘un quelconque État palestinien, dépend complètement, depuis 1993, des États–Unis d‘Amérique. Le fait qu‘elle a agi de cette manière et qu‘elle a publiquement affiché sa confiance dans le contrôleur payeur d‘un Israël sioniste constitue un des nombreux échecs de cette direction. Au lieu d‘avoir une politique indépendante et de se créer les moyens d‘arriver à ses objectifs, elle a sans arrêt fait confiance aux puissances mêmes qui ont financé et imposé son assujettissement permanent. Cette erreur d‘appréciation du cadre politique est à la fois triste et peu surprenante : Arafat a passé la majeure partie de sa vie sous différents despotes arabes, et le seul moyen qu‘il avait d‘obtenir quoi que ce soit était de chercher à se faire bien voir de ceux qui étaient au pouvoir, puisque lui–même était effectivement privé de tout pouvoir et qu‘il ne pouvait fonctionner qu‘en étant toléré. Ce mode de fonctionnement politique a été transmis à la peau de chagrin de Palestine qu‘Arafat était censé contrôler après 1993. Et comme les États–Unis étaient, à ce qu‘il semble, la seule puissance qui pouvait – s‘ils en décidaient ainsi – forcer Israël à honorer ses engagements, dans ces conditions, en appeler à ses services était tout ce qu‘on pouvait faire.

C‘est le genre de politique qui a mené à une impasse après l‘autre. Alors que l‘on pouvait faire confiance à tous les présidents des États–Unis sur le programme israélien, il n‘y a jamais eu de ce côté–là d‘ouverture pour la Palestine. Dépendre du bon vouloir des puissants est toujours une erreur. Dépendre de leur bon vouloir dans ces conditions était de la folie pure. Mais pour comprendre le lien profond désormais évident entre Israël et les nations occidentales, il faut aller plus loin. Pour ce faire, il faut prendre en considération le profond revirement politique effectué dans les années 80 et 90, plus particulièrement après la chute du communisme en 1989 et voir en quoi cela a eu des répercussions sur la manière de penser occidentale et surtout américaine, sur la question du Moyen–Orient.

Les récents évènements – c‘est–à–dire à la fois le bombardement criminel de Gaza et son invasion par Israël, ainsi que les élections israéliennes qui ont suivi – ont placé le conflit dans un contexte nouveau. Malgré la non remise en question du soutien des principales nations occidentales à Israël et tout particulièrement celui des États–Unis, du Royaume–Uni, de la France et de l‘Allemagne, il apparaît qu‘Israël s‘est finalement débrouillé pour exaspérer et enflammer l‘opinion publique du monde entier contre les crimes de guerre commis à Gaza, chose qui n‘était jamais arrivée auparavant. Au–delà de la colère immédiate de millions de personnes contre ce massacre collectif qui n‘a pas été empêché, et au–delà de leur frustration à cause de la connivence de leurs gouvernements, on dirait que la communauté internationale commence maintenant à se mobiliser fortement contre les atrocités israéliennes. La commission des Nations Unies sur les crimes de guerre qui a été nommée pour enquêter sur la guerre de Gaza en est un exemple. Le mouvement croissant pour le boycott, le désinvestissement et les sanctions (BDS) qui agit désormais dans de nombreux pays et au sein de toutes les couches sociales est un autre type d‘initiative internationale. La désillusion grandissante quant au cache–sexe du « processus de paix », sous couvert duquel Israël a poursuivi et intensifié ses implantations illégales, le mur de séparation, et autres opérations criminelles comme l‘invasion du Liban en 2006 et la guerre de Gaza qui a débuté en décembre 2008, ainsi que le fait de se rendre à l‘évidence que la solution des deux États a été depuis 1967 rendue impossible par un scrupuleux sabotage israélien, tout cela a conduit à ouvrir publiquement le débat intellectuel et médiatique avec un discours nouveau et avec des choix nouveaux.

Paradoxalement, c‘est à la même époque – tandis que l‘opinion mondiale élaborait de fortes ententes et prises de position anti–sionistes – que, de son côté, Israël s‘est encore plus caché la tête dans le sable. Le discours politique israélien s‘est fait encore plus obtus, plus raciste et plus fermé, excluant dorénavant dans sa quasi–totalité la solution de deux États et autorisant par conséquent que d‘autres options comme la solution d‘un seul État émerge. Cette option, la dernière à rester en lice, maintenant qu‘Israël s‘est assuré qu‘il n‘y a plus aucune hypothèse viable de solution à deux États, n‘est pas nouvelle. C‘est l‘alternative libérale suggérée en 1947 par un groupe de pays arabes et d‘autres États au sein des Nations Unies, à la place de la fameuse Résolution (de Partition) 181 qui a non seulement conduit à la partition mais également à la Nakba, et qui a transformé la Palestine en toute une série de communautés déchirées et éclatées, et a fait de pratiquement un million de Palestiniens des réfugiés, dans l‘impossibilité de rentrer dans leur maison et dans leur pays.

La principale différence entre les administrations israéliennes passées et l‘actuelle ne porte pas tant sur la façon d‘agir mais sur le positionnement. Alors que par le passé la position était de continuer le processus de colonisation, tout en parlant inlassablement de paix et en entretenant l‘illusion de la solution à deux États, le nouveau régime de Jérusalem dit clairement pour la première fois qu‘une telle solution n‘est pas envisageable. Bien évidemment cette nouvelle position rouvre la discussion sur la solution d‘un seul État.

Bien qu‘il ne s‘agisse pas d‘une idée nouvelle, c‘est la seule qui permette de vivre ensemble sans la perspective d‘une lutte à mort entre les deux communautés. Ce qui est tout à fait clair pour les politiciens israéliens – Olmert et Livni ont sans arrêt déclaré qu‘à défaut d‘avancée en direction d‘une solution à deux États, celle d‘un seul État constituerait le nouveau cadre durable d‘une future solution – chose à laquelle ils sont tous deux évidemment totalement opposés. Le fait que l‘électorat israélien juif a donné cette fois–ci la majorité de ses voix à des partis de droite, y compris à des partis d‘extrême droite, constitue un acte intéressant de déni public au sein de la cité israélienne. Les votants n‘ont pas agi par ignorance de l‘hostilité suscitée par la politique d‘Israël mais bien par défi contre la montée d‘une telle position à l‘étranger. Ce n‘est pas la première fois qu‘Israël se trouve face au dilemme classique : d‘un côté il doit s‘assurer le soutien international à sa politique et l‘utiliser alors que d‘un autre côté, les gens et les politiciens éprouvent du ressentiment et du dédain envers la coalition internationale des États occidentaux qui rend ses crimes possibles… Cette contradiction fondamentale au cœur de la politique israélienne est explosive et ne saurait être contenue indéfiniment. Plus ces positions se durcissent, plus elles deviennent intenables.

Ce nouveau gouvernement n‘est pas simplement un gouvernement de droite, c‘est un gouvernement qui n‘offre de solution politique ni à Israël ni aux Palestiniens, rien que la poursuite de l‘assujettissement militaire, financier et politique. Cela n‘est pas seulement un raisonnement à court terme et un manque de sagacité, c‘est aussi très difficile à soutenir après plus de quatre décennies d‘occupation illégale. Que cherche–t–il donc ? On est tenté de se poser la question sur les objectifs à longue échéance de ce genre de politique.

Dans la mesure où à Jérusalem il existe une cohérence politique, on est bien obligé de présumer qu‘elle est fondée sur le nettoyage ethnique, puisque toutes les autres options ont désormais été évacuées et en particulier l‘option saoudienne d‘un accord de paix régional qui inclurait tous les États arabes sur la base du retrait des Territoires Palestiniens Occupés et sur les bilans d‘Oslo, de Camp David, des prétendues feuilles de route et maintenant, d‘Annapolis. Compte tenu du fait que toute négociation de solution politique n‘a les faveurs ni des israéliens, ni de leurs dirigeants, il ne reste plus que la lutte à mort, c‘est–à–dire jusqu‘à ce que l‘un des deux groupes réussisse à massacrer ou à exiler son adversaire. Ce qui prend un tour vraiment très bizarre pour la plupart des gens, c‘est qu‘Israël a clairement exprimé qu‘il s‘inquiète et qu‘il se méfie justement des négociations et des accords de paix puisqu‘ils entraînent nécessairement le retrait de son mini empire. Ce que la société israélienne a l‘air de préférer à un paix négociée, c‘est la guerre, les guerres, lancées de son propre chef. Dans l‘ensemble, les israéliens ont plus confiance en leurs prouesses militaires qu‘en leur capacité politique à imposer une solution acceptable pour eux, et les récents fiascos au Liban et à Gaza paraissent incapables de faire revenir la société israélienne dans les limites d‘un discours rationnel. Au lieu de cela, ils échafaudent des scénarios toujours plus apocalyptiques, par exemple une attaque nucléaire de l‘Iran sur Israël, en conséquence de quoi ils avancent des solutions de plus en plus apocalyptiques, y compris le nettoyage ethnique des Palestiniens de toute ou partie de leur terre, de manière à pouvoir enterrer l‘idéologie et la pratique de l‘apartheid inhérentes au concept d‘Israël en tant qu‘État juif. L‘attrait des agressions militaires comme solution est évident, après tout Israël a fait en sorte de vendre au reste du monde une thèse qui par le passé était confinée à elle–même et à la forteresse idéologique du Siècle de l‘Amérique : le concept Huntingtonnien du « choc des civilisations », et il a également innové en présentant l‘arabo–musulman comme l‘autre par rapport à l‘Occident. En tant que tel, Israël se présente comme le rempart contre la culture arabe et islamique, ce qui, si l‘on va jusqu‘au bout du raisonnement, signifie qu‘elle est étrangère et différente par rapport aux cultures judéo–chrétiennes de l‘Occident. Pour ce rôle qui consiste à arrêter l‘avancée de cette culture étrangère et hostile, Israël a reçu toute l‘assistance que les États occidentaux et surtout toute celle que les États–Unis d‘Amérique pouvaient lui donner. Ainsi, l‘issue d‘un conflit militaire entre Israël doté des dernières et des meilleures technologies en matière d‘armement, et les milices palestiniennes qui n‘ont que des armes légères, n‘est pas trop difficile à prévoir. Si les milices palestiniennes franchissaient sans le savoir une limite invisible définie et dictée par Israël, alors la machine militaire israélienne les écraserait et intensifierait le processus de nettoyage ethnique commencé en 1947 et qui n‘a jamais cessé depuis. Les démocraties occidentales n‘interviendraient pas étant donné que ce serait présenté et interprété comme une phase ultérieure du conflit. Elles ne sont jamais intervenues pour empêcher Israël de nuire aux Palestiniens comme l‘Union Soviétique et les Etats–Unis sont intervenus en 1956 pour sortir Israël du Sinaï qu‘il avait conquis. Voilà, à mon sens, la brutalité de la réalité qui attend les Palestiniens.

Le choix entre de nouvelles expulsions en masse des Palestiniens de leurs foyers, auquel on opposerait la poursuite de l‘occupation et de la colonisation rapide – ce qui en fin de compte et de toute manière ne ferait que rendre la vie impossible aux Palestiniens – ne constitue pas un vrai choix, mais c‘est ce qu‘on nous présente maintenant comme la seule option après l‘élimination de toutes les autres dans le discours israélien et américain. À ceux qui espèrent dans le nouveau chef de la Maison Blanche, il faudrait rappeler que les États–Unis d‘Amérique n‘ont jamais contraint Israël à une position qui n‘était pas acceptable pour lui. Étant donné que la seule façon de sortir du conflit est d‘y contraindre Israël, qui est actuellement politiquement plus éloigné que jamais de toute solution de ce type, dans ces conditions, l‘option de M. Obama qui joue serré avec Israël n‘en est pas vraiment une. Après tout, il espère quand même être réélu en 2012…

Les dangers décrits ici ne sont pas seulement de ne pas parvenir à une solution juste, mais bien plus profonds. En l‘absence d‘un projet politique pour une issue au conflit, dans le vide politique du type de celui qui existait durant les années Bush, le danger principal est qu‘Israël avancerait dans son programme de contrôle, simultanément sur les deux fronts, à la fois par un début d‘accord et par des bonds prodigieux en ce qui concerne le nettoyage ethnique, suivant comment se présenterait l‘occasion. Dans une période de profond déclin économique, les yeux du monde ne sont pas complètement fixés sur les conflits régionaux, et les puissances comme Israël, qui ont un programme de contrôle de leur région en cours, ont de la marge en ces temps de confusion et de peur. Le manque de position claire devient alors une position en soi, le gel de la situation se transforme en acceptation et en inaction. C‘est ce sur quoi le nouveau régime israélien table, et, à moins qu‘il n‘y ait un mouvement mondial qui continue à faire campagne et à agir efficacement contre la stagnation (comme c‘était le cas avec le mouvement Anti–apartheid, contre l‘apartheid sud–africain), les signaux d‘une paix juste et d‘un règlement politique négocié de la Nakba palestinienne sont plus éloignés que jamais.

Le Professeur Haïm Bresheeth est Directeur de Recherche à la School of Social Science, Media and Cultural Studies de l‘Université de Londres Est.


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