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Hommage à Mahmoud Darwich

Poète Palestinien

Par François Dominique

Mahmoud Darwich est mort le 9 août , peu après une opération à cœur ouvert. Des dizaines de milliers de personnes ont salué sa dépouille dans les rues de Ramallah. L’écrivain Rasim Obeidat a traduit simplement le sentiment de ceux qui l’ont lu ou écouté :  Il demeure le poète de la nation et de la révolution, le poète de la terre et de la vie .

Mahmoud Darwich est né en 1941 dans le village de Birwa, en Galilée, alors sous mandat britannique. Il avait sept ans quand son village fut attaqué par l’armée israélienne. Sa famille fut contrainte à l’exil au Liban. Lorsque son père revint à Birwa, un an après, il trouva sa maison occupée par les colons. Il s’installe alors à Deir El-Assad,  réfugié dans sa patrie  : Cette contradiction est au centre de toute l’œuvre du futur poète, tout comme la catégorie des  présents-absents  que sont pour lui les Palestiniens en Israël.

Darwich publie son premier recueil en 1960. Il étudie à Haïfa, au nord d’Israël et rejoint le Parti Communiste d’Israël, qui regroupe alors militants juifs et arabes. À partir de 1970, il devra s’exiler plusieurs fois. Il fonde et dirige la revue littéraire Al Karmel. Sa voix se fait rapidement entendre en Palestine et dans tout le Moyen-Orient après la publication, en 1964, du poème Carte d’identité, dont nous donnons ici un extrait.

À Beyrouth, en 1973, il assume des responsabilités dans l’Organisation de Libération de la Palestine, mais démissionne en 1993 de l’OLP afin de protester contre les accords d’Oslo qui nient le principe d’un  droit au retour  pour les réfugiés palestiniens.Deux ans plus tard, après trente ans d’exil, ayant reçu un visa pour revoir sa mère, il parvient à s’installer à Ramallah.

Bien que Mahmoud Darwich ait toujours refusé de placer ses responsabilités dans la résistance palestinienne au-dessus de son travail de poète, plusieurs déclarations publiques expriment avec force ses convictions politiques (Cf. Il Manifesto, 22 /10/2006) :

Contre la guerre impérialiste en Irak

 Je ne peux comprendre le sens des paroles de Bush, mais je comprends le sens de ses actes : J’estime qu’il a détruit l’Irak(…) Si le Nouveau Moyen-Orient suit ce modèle irakien –soit un Etat complètement désagrégé et démembré—(…) ce sera un Moyen-Orient du temps des cavernes (…) Bush est en train de conduire le monde à l’abîme .

Pour le droit au retour des réfugiés palestiniens

 Les Israéliens sont comme les blancs d’Afrique du Sud, et nous comme les noirs. Nous avons accepté d’être les noirs, mais ça ne suffit pas ; pour eux, nous ne pouvons être ni blancs ni noirs : Que veulent-ils ? (…) Ils ont peur de la paix .

 Pourquoi les réfugiés juifs qui sont partis il y a 2000 ans peuvent-ils rentrer en Palestine et pourquoi les Palestiniens chassés en 1948 ne peuvent-ils le faire ? (…) Pourquoi oppriment-ils deux millions de Palestiniens en Cisjordanie ? 

Contre le mur dressé entre Juifs et Arabes

 Le monde a célébré la chute du mur de Berlin (…) Comment ce même monde peut-il accepter le mur de 600 km qu’Israël a construit autour des Palestiniens ? (…) Nous ne vivons pas seulement sous occupation, mais dans des cellules de prisons sous occupation. Savez-vous combien de personnes meurent aux postes de contrôle faute de pouvoir rejoindre l’hôpital ? combien de femmes ont dû accoucher devant les check-points ? 

LA POÉSIE COMME ACTE DE RÉSISTANCE

Mahmoud Darwich s’est plusieurs fois élevé contre ceux qui veulent, au nom de l’art engagé, enrôler la littérature. En dépit d’un immense succès qui fit de lui une des voix palestiniennes les plus écoutées, il demande avec modestie à être lu  comme un poète  et non  comme une cause  (Arles, 2005).

Son rapport à la Palestine est vécu poétiquement, à la fois comme manque et comme fertilité. Tantôt il se définit tragiquement comme  poète troyen  (allusion à la Guerre de Troie, dans l’Iliade d’Homère) ,  l’un de ceux à qui on enlève jusqu’au droit de chanter leur propre défaite  , tantôt il se compare à un  peau-rouge  d’Amérique affirmant son rapport à la terre comme défense d’une harmonie possible entre l’homme et la nature.

Il nous propose également une  lecture innocente  de ses œuvres :  Si nous l’emportons, nous suspendrons nos noires bannières sur des cordes à linge, puis nous en ferons des chaussettes. Je ne consacre pas ma vie à un drapeau .

(Parmi les publications les plus récentes : La terre nous est étroite, et autres poèmes, Gallimard, poche, 2000. Etat de siège, Actes Sud, 2004. Ne t’excuse pas, Actes Sud, 2006)


Identité (1964, extrait. À propos d’un formulaire israélien)

Inscris !
Je suis Arabe
Mes cheveux… couleur de charbon
Mes yeux… couleur de café
Signes particuliers :
Sur la tête un kéfiyé au cordon serré
Ma paume est dure comme la pierre
Elle écorche celui qui la serre
La nourriture que je préfère :
De l’huile d’olive et du thym
Mon adresse :
Je suis d’un village isolé…
Où les rues n’ont plus de nom
Et tous les hommes… à la carrière comme au champ
Aiment bien le communisme
Je suis arabe
C’est cela qui t’enrage !

Un amoureux de Palestine (1966, extrait - À ma mère)

Je me languis du pain de ma mère
…………………………
Du café de ma mère
Rends-moi la constellation de l’enfance
Des caresses de ma mère
Que je puisse emprunter avec les jeunes oiseaux
Jour après jour
La voie du retour
L’enfance grandit en moi
Au nid de ton attente
J’aime mon âge mais si je meurs
J’aurai honte des larmes de ma mère

From DIALOGUE REVIEW ( www.dialogue-review.com )