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Entretien avec Salah Salah, membre du Conseil national Palestinien et responsable de la commission des réfugiés ( 17 mars 2012).

— Qu’elle est ton appréciation sur les rapports actuels entre Fatah et Hamas ?

— C’est la situation actuelle qui oblige les deux organisations à avoir des rapports réciproques. L’un domine la Cisjordanie, l’autre la Bande de Gaza. Ils ne peuvent plus rien tenter les uns contre les autres et sont contraints d’avoir des relations réciproques. C’est ce qu’ils font en sorte de mettre en œuvre pratiquement dans le cadre le la politique dite de  réconciliation , dont le dernier acte a eu lieu au Qatar (avant cela des réunions avaient eu lieu en Egypte, à La Mecque, à Sanaa et Damas…).

Fatah et Hamas ne cherchent pas à réaliser l’unité du peuple palestinien, mais suivent la ligne imposée par les pays donateurs (notamment les pays du Golfe), et par l’Égypte, qui est celle des États-Unis. Ils doivent se mettre d’accord sur la ligne des deux États, donc renoncer au droit au retour.

Réaliser l’unité du peuple palestinien nécessiterait dans un premier temps d’engager un dialogue avec l’ensemble des fractions et partis palestiniens. Ce dialogue devrait essentiellement remettre en avant le traitement politique du processus qui a débouché sur Oslo. Ce processus a prouvé son échec. Il s’agit ici de mettre en place une nouvelle conception de la lutte contre l’occupation israélienne. Enfin, l’unité du peuple palestinien passe par la reconstruction de l’OLP avec toutes les organisations, sur la base des principes fondateurs.

Le Fatah et le Hamas se sont totalement rangés dans l’application des accords d’Oslo, à un tel point que si le Fatah dirige l’AP en Cisjordanie, on peut considérer que le Hamas dirige l’AP à Gaza. C’est pourquoi toute continuation de la lutte de manière indépendante passera par la reconstruction de l’OLP.

— Il semble que le Hamas, qui vient de déménager de ses locaux à Damas se positionne de plus en plus nettement avec les pays du Golfe, notamment le Qatar...

— Le Hamas est à la tête de l’AP à Gaza. Se maintenir à cette place l’a obligé à prendre des engagements pour conserver sa position, donc abandonner sa revendication de libération de l’ensemble du territoire palestinien, ce qui est conforme avec le fait de revendiquer deux États. Le Hamas est d’accord avec le Fatah pour la création d’un État palestinien. Il ne défend plus son slogan de libération armée et est totalement engagé dans la trêve. Il est engagé également en obligeant les autres fractions (les comités de résistance populaire, le Jihad Islamique, les groupes armés du FPLP ) à obéir à la trêve. Dans la dernière attaque sur Gaza, plusieurs dirigeants des groupes armés ont été visés. Immédiatement, le Hamas a joué le rôle d’intermédiaire, avec l’Egypte, pour arrêter la riposte palestinienne.

Lors de la réunion de réconciliation du Caire, Khaled Mechaal a chargé Abou Mazen de continuer les négociations avec l’État d’Israël. A Doha au Qatar, il a accepté qu’Abou Mazen se charge de la composition du gouvernement de transition. Quand Mechaal accepte tout cela, cela signifie qu’il accepte le programme politique d’Abou Mazen.

— Le Hamas est-il homogène sur ces questions ?

— Il existe des divergences au sein du Hamas. Globalement, celui-ci est composé de trois courants. Il y a la tendance Mechaal, majoritaire, qui se situe au centre et deux tendances opposées, dont celle dirigée par Haniyeh. Les divergences les plus sérieuses sont encadrées par les

décisions de leur  Alshora , leur conseil consultatif, qui est à même de résoudre toutes les divergences. Le conseil est proche de la vision modérée de Mechaal. Au sein du Hamas, l’opposition, les minoritaires respectent le cadre du conseil législatif. Si les mécanismes internes ne suffisent pas, c’est la direction internationale des Frères musulmans qui tranche les divergences.

— Tu as dit que l’attaque israélienne aurait eu parmi ses objectifs celui de tester le Hamas pour voir jusqu’ou il est prêt à aller...

— Les attaques israéliennes avaient plusieurs objectifs, dont celui-là. Le premier, et c’est l’État israélien qui le dit lui-même, vise à tester les capacités du bouclier anti-missiles. Cela a également permis de voir les performances et capacités des missiles à la disposition des différentes fractions palestiniennes, dont certains sont relativement développés. Le pouvoir israélien veut connaître la nature de ces armes – qui sont des armes défensives pour les Palestiniens, notamment en prévision d’une éventuelle attaque contre les centrales nucléaires iraniennes.

— En dehors du Fatah et du Hamas, où en sont les organisations palestiniennes indépendantes ?

— Il y a des groupes de militants qui agissent de manière indépendante, comme celui  pour la défense de la charte de l’OLP , composé d’anciens membres de l’exécutif de l’OLP, de membres du conseil national. Des mouvements de jeunes existent et se développent au Liban, à Gaza, en Cisjordanie, dans toute la diaspora, qui mettent à l’ordre du jour comme revendication principale la reconstruction de l’OLP sur la base de sa charte, pour l’organisation d’élections au conseil national, qui incluraient les Palestiniens du monde entier. Au-delà, de plus en plus de gens dans le monde entier ont décidé de boycotter l’Etat d’Israël.

— Peux-tu revenir sur la place de la Syrie dans le mouvement national palestinien,... tout en sachant qu’Assad n’a jamais hésité à instrumentaliser et massacrer des Palestiniens pour les besoins de sa politique... ?

— La position syrienne est passée par plusieurs étapes. Dans les années 50 et 60, au début de la résistance, la Syrie a fait des facilités et a permis à la résistance de stocker des armes, d’ouvrir des camps d’entraînement. Il y avait une liberté de circulation entre le Liban et la Jordanie, mais en contrepartie, les Palestiniens ne pouvaient pas mener leur lutte depuis les frontières syriennes. Dans une seconde étape, la Syrie a eu un rôle négatif, comme en 1976. La résistance palestinienne avait pris fait et cause pour la résistance libanaise contre les séparatistes et les phalangistes. Les forces syriennes sont passées au Liban pour réprimer et les séparatistes et les forces nationalistes. Le Fatah, le FPLP et d’autres groupes avaient pris position contre l’invasion syrienne alors que certains groupes, comme le Commandement Général, As Saïqa, etc… appuyaient l’intervention armée. Une troisième période des relations s’ouvre après 1982, avec une aggravation de la division chez les Palestiniens. On a d’un côté, la direction liée à Abou Amar, qui suit l’Egypte. Il y a là les prémices de la déviation politique qui, de négociations en négociations conduira à Oslo. D’autres tendances étaient contre cette politique, notamment le Front du Salut, dirigé principalement par le FPLP. A ce moment, la Syrie, qui affichait un désaccord sur la ligne suivie par l’Égypte, a pourtant laissé les fractions palestiniennes résoudre leurs problèmes entre elles, puis a cherché à utiliser, manipuler le Front du Salut, le poussant à attaquer Abou Amar et ses alliés. En fait, la Syrie a œuvré à faire éclater les divergences palestiniennes internes. Les fractions palestiniennes ont refusé et la Syrie a poussé les forces nationalistes libanaises à attaquer toute la résistance palestinienne au Liban. Seul le mouvement Amal a accepté, en jonction avec l’armée libanaise, d’engager une offensive contre les Palestiniens. Ils ont encerclé les camps de réfugiés, tenté de les envahir pour liquider la résistance. La période qui va de 1985 à 1987 a été la plus brutale. Il y eu alors plusieurs tentatives de conciliation de la Ligue Arabe, de l’Iran, même de l’Arabie Saoudite, mais la guerre des camps n’a cessé qu’à partir du moment où Amal a compris qu’il ne pourrait pas vaincre les combattants palestiniens. La Syrie également a compris qu’elle ne pourrait pas pousser les Palestiniens à combattre entre eux. Le déclenchement de l’Intifada a poussé Amal à arrêter la guerre, sous prétexte de rendre hommage à l’Intifada. Derrière tout cela, c’est la Syrie qui tirait les ficelles.

La Syrie a toujours accueilli les locaux, sièges (à l’exception du Fatah) de la plupart des organisations palestiniennes. La présence palestinienne en Syrie n’avait pas d’utilité militaire contre Israël puisqu’elle exigeait qu’on ne parte pas de ses frontières. Aujourd’hui, les fractions ont une position neutre, voire de soutien au régime, parce qu’il est clair que si le régime chute, l’alternative, celle appuyée par les Etats-Unis et les réactionnaires arabes qui rencontrent les israéliens, serait catastrophique. L’opposition syrienne soutenue par les réactionnaires ne peut pas être du côté du peuple palestinien. Les fractions palestiniennes savent qu’elles ne peuvent pas compter sur le Conseil National Syrien et l’Armée Syrienne Libre.

— Une prise du pouvoir par les réactionnaires dont tu parles constituerait un pas en avant dans la constitution du Grand Moyen orient, dont une des conditions implique l’écrasement des réfugiés et de leurs droits…

— Ce rapprochement s’intègre effectivement dans le projet du Grand Moyen-Orient, qui implique d’en finir avec les revendications palestiniennes centrées sur le droit au retour des réfugiés et la reconstitution de l’OLP, disloquée par les Accords d’Oslo. Ce projet, pour aboutir, devrait en finir avec la résistance en soi et briser l’unité nationale des Palestiniens qui tend vers la reconstruction de l’OLP. Ils feront croire aux réfugiés que le droit au retour est terminé, mais ceci n’aura pas lieu. Pour les palestiniens des camps, l’expression du contenu du droit au retour est quotidienne, chez les enfants, partout. C’est une question existentielle. Des conférences, des congrès se tiennent partout sur la question du DAR, à l’intérieur, dans les camps comme dans la diaspora. Le 15 mai prochain se prépare dans tous les camps de réfugiés, avec de nombreux soutiens, une grande marche pour le franchissement des frontières, pour symboliser la seule unité du peuple palestinien, qui est celle des réfugiés réclamant leurs droits.

— Comment appréhendes-tu dans ce cadre la campagne du boycott de l'État d’Israël (le BDS) dont tu parlais tout à l’heure, utilisée par plusieurs relais en occident pour appuyer et défendre la prétendue solution des deux États ?

— Le BDS, c'est l'organisation internationale de la pression sur Israël pour la reconnaissance des droits des Palestiniens. C'est la reconnaissance qu'Israël vole des terres qui ne lui ont jamais appartenu. Il faut boycotter cet État qui pille les richesses de tout un peuple. Dans ce sens, il faut encourager cette campagne. C'est très positif qu'un grand nombre d'intellectuels boycottent les universités israéliennes pour manifester leur refus de toute complicité. Il s'agit d'un mouvement international pour délivrer un message à cet État qui est contraire à la démocratie. Il s'agit de montrer largement qu'Israël est un violeur. Évidemment il y a des arrière-pensées, notamment de la part de ceux qui défendent les deux États, mais quelles que soient les arrière-pensées, il faut faire pression. A un moment, même ceux qui parlent des deux États verront bien que l'État d'Israël les refusera toujours parce qu'il ne reconnaitra jamais sans pression, sans contrainte, les droits des Palestiniens. Alors, quelle autre solution, si ce n'est celle qui - de fait - existe déjà mais sans aucune démocratie aujourd’hui, celle d'un seul État avec une seul citoyenneté ? Cette idée est de plus en plus populaire. Chaque année des conférences sont organisées sur ce sujet, notamment aux États-Unis, et il faut noter que de nombreux juifs y participent. C'est très important pour nous de suivre ces activités, d'autant plus lorsqu'elles sont organisées aux États-Unis.

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