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La cinglante hypocrisie de l’Occident

Par Susan Abulhawa

Depuis la disparition des adolescents de Gush Etzion, une colonie de peuplement exclusivement juif en Cisjordanie, Israël a assiégé les 4 millions de Palestiniens qui vivent déjà sous sa coupe, prenant les villes d’assaut, pillant les maisons et les institutions civiles, menant des raids nocturnes sur les familles, volant la propriété, pratiquant l'enlèvement, en blessant et tuant. Des avions de guerre ont encore été envoyés pour bombarder Gaza, et cela à plusieurs reprises, détruisant plusieurs maisons et des institutions et procédant à des exécutions extrajudiciaires. Jusqu'à présent, plus de 570 Palestiniens ont été kidnappés et emprisonnés, notamment Samer Issawi, le Palestinien qui a fait une grève de la faim de 266 jours pour protester contre une détention arbitraire précédente. Au moins 10 Palestiniens ont été tués, dont au moins trois enfants, une femme enceinte, et un malade mental. Des centaines ont été blessés, des milliers terrorisés. Universités et les organismes de protection sociale ont été saccagés et fermés, leurs ordinateurs et fournitures détruits ou volés, et des documents tant publics que privés ont été confisqués dans les institutions civiles. Cette brutalité habituelle est celle de la politique officielle de l'Etat menée par son armée, et ne comprend pas la violence aux personnes et aux biens perpétrées par des colons israéliens paramilitaires, dont les attaques persistantes contre les civils palestiniens ont également augmenté au cours des dernières semaines. Et maintenant que l’on a confirmé la mort des colons, Israël a juré de se venger. Naftali Bennet, ministre de l'Economie a dit : Il n'y a pas de pitié pour les assassins d'enfants. C'est le temps de l'action, pas des mots. 

Bien qu'aucune faction palestinienne n'ait revendiqué la responsabilité de l'enlèvement, et la plupart, y compris le Hamas, niant toute implication, Benjamin Netanyahu est persuadé que le Hamas est responsable. L'Organisation des Nations Unies a demandé à Israël de fournir des preuves à l'appui de sa thèse, mais aucune preuve n'a été fournie, jetant le doute sur les affirmations d'Israël, en particulier au regard de sa colère publique au cours de la récente unification des factions palestiniennes, et de l'acceptation par le président Obama de la nouvelle unité palestinienne.

Dans l'Ouest, les titres au-dessus des photos des trois colons israéliens adolescents mentionnent le règne de terreur d'Israël sur la Palestine, évoquant une  chasse à l'homme  et ratissage militaire.  Des portraits de jeunes vies israéliennes innocentes émergent des organes de presse et les voix de leurs parents sont présentées dans toute la profondeur de leur angoisse. Les États-Unis, l'Union européenne, Royaume-Uni, de l'ONU, le Canada et le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ont condamné l'enlèvement et appelé à leur libération immédiate et inconditionnelle. Lors de la découverte des corps il y a eu une effusion de condamnations et de condoléances.

Le président Obama a déclaré : En tant que père, je ne peux pas imaginer la douleur indescriptible que les parents de ces adolescents vivent. Les Etats-Unis condamnent dans les termes les plus forts possibles cet acte insensé de terreur contre les jeunes innocents. 

Bien que des centaines d'enfants palestiniens soient enlevés, brutalisés ou tués par Israël, dont plusieurs dans des deux dernières semaines, il y a rarement, sinon jamais, une telle réaction venant du monde entier.

Juste avant la disparition des colons adolescents, l'assassinat de deux adolescents palestiniens fut capturé par une caméra de surveillance locale. De nombreuses preuves, y compris les balles récupérées, et une caméra de CNN filmant un tireur d'élite israélien appuyant sur la gâchette au moment précis ou l’un des garçons a été abattu, indique qu'ils ont été tués de sang-froid par les soldats israéliens. Il n'y a pas eu de condamnations ni d’appels à la justice pour ces adolescents par les dirigeants du monde ou les institutions internationales, pas de solidarité avec leurs parents en deuil, ni mention des plus de 250 enfants palestiniens, enlevés de leurs lits ou sur le chemin de l'école, qui continuent de croupir dans les prisons israéliennes sans inculpation ni jugement, torturé physiquement et psychologiquement. Tout cela sans parler du siège barbare de Gaza, ou des décennies de vol continu, des expulsions, des attaques contre l'éducation, de la confiscation de terres, de la démolition de maisons, du code de couleur du système de permis, de l'emprisonnement arbitraire, de la restriction de mouvement, des checkpoints, des exécutions extrajudiciaires, de la torture, et dénégations à chaque tour supplémentaire étranglant les Palestiniens dans des ghettos isolés.

Rien de tout cela importe apparemment.

Il n'est pas question de savoir qui a tué les adolescents israéliens. Il semble que le pays tout entier réclame le sang palestinien, cela rappelant les lynchages publics sud-américains qui s’en prenaient aux hommes noirs à chaque fois qu’un blanc s'était retrouvé mort. Il importe peu que ces adolescents israéliens étaient des colons vivant dans colonies illégales, exclusivement juives, construites sur des terres volées par l'état à des propriétaires palestiniens, la plupart habitant le village d’el-Khader. Une très grande partie des colons qui s’y trouvent sont Américains, principalement de New York, comme l'un des adolescents tués, qui bénéficient du privilège d’avoir la double nationalité ; d'avoir un pays supplémentaire, peu importe d'où ils viennent, un dans leur propre pays et un dans le nôtre, en même temps que les Palestiniens autochtones pourrissent dans les camps de réfugiés, les ghettos occupés, ou l'exil infini.

Les enfants palestiniens sont agressés ou assassinés chaque jour, et leur vie est à peine évoquée dans la presse occidentale. Tandis que les mères palestiniennes se voient souvent tenues pour responsables quand Israël tue leurs enfants, accusées de les envoyer mourir ou de négliger de les garder à la maison loin de tireurs d'élite israéliens, personne ne conteste Rachel Frankel, la mère de l'un des colons assassinés. Elle n’a pas été sollicitée pour commenter le fait que l'un des colons disparus est un soldat, qui a probablement participé à l'oppression de ses voisins palestiniens. Personne ne demande pourquoi elle a fait venir à sa famille des États-Unis pour vivre dans une colonie suprématiste installée sur des terres confisquées aux propriétaires d’origine, non-juifs. Assurément donc, personne n'ose l'accuser de mettre ses enfants en danger.

Aucune mère ne devrait avoir à supporter l'assassinat de son enfant. Aucun père, aucune mère. Cela ne s'applique pas seulement aux parents Juifs. Les vies de nos enfants ne sont pas moins précieuses et leur perte ne sont pas moins bouleversantes et spirituellement déstabilisantes. Mais il existe ici une disparité terrible dans la valeur de la vie aux yeux du gouvernement et du monde, où la vie des Palestiniens est sans valeur et négligeable, mais la vie juive sacro-sainte.

Cet exceptionnalisme, cette suprématie de la vie juive est un pilier fondamental de l'Etat d'Israël. Il imprègne chaque loi, chaque protocole, et n'a d'égal que leur mépris et leur dédain pour la vie des Palestiniens. Que ce soit par des lois qui favorisent les Juifs pour l'emploi et les débouchés en matière d'éducation, ou des lois qui permettent l'exclusion des non-Juifs de la possibilité d'acheter ou de louer chez les Juifs, ou des ordres militaires sans fin qui limitent le mouvement, la consommation d'eau, l’accès à la nourriture, à l'éducation, les possibilités de mariage, et l'indépendance économique, ou ces retournements périodiques de la société civile palestinienne, la vie des non-juifs est finalement conforme à l'édit religieux émis par Dov Lior, le grand rabbin de Hébron et Kiryat Arba, disant  un millier de vies non juives ne valent pas l'ongle d'un Juif .

La violence israélienne de ces dernières semaines est généralement admise et attendue. Et la terreur qu'ils vont déchaîner contre notre peuple sera, nous le savons, comme toujours, habillée dans la légitimité des uniformes et de la technologie des machines de mort. La violence israélienne, peu importe sa vulgarité, est inévitablement présentée comme héroïque, violence ironique, que les médias occidentaux recadrent comme  réponse , comme si la résistance palestinienne elle-même n’était pas une réponse à l'oppression israélienne. Lorsqu'on a demandé au CICR de lancer un appel similaire pour la libération immédiate et inconditionnelle des centaines d'enfants palestiniens détenus dans les prisons israéliennes (ce qui est aussi une violation du droit international humanitaire), le CICR a refusé, indiquant qu'il y a une différence entre l'enlèvement isolé des adolescents israéliens et l'enlèvement de routine, la torture, l'isolement et l'emprisonnement des enfants palestiniens.

Quand nos enfants jettent des pierres sur les chars israéliens lourdement armés et sur les jeeps roulant à travers nos rues, nous sommes des parents méprisables qui devraient assumer la responsabilité pour l'assassinat de leurs enfants s’ils sont descendus par des soldats israéliens ou des colons. Lorsque nous refusons de capituler complètement, nous ne sommes pas  des partenaires pour la paix, et méritons d'avoir plus de terres confisquées pour l'usage exclusif des Juifs. Quand nous prenons les armes et que nous nous battons, kidnappons un soldat, nous sommes des terroristes les plus extrêmes, qui n'ont personne à blâmer, si ce n’est eux-mêmes, quand Israël soumet l'ensemble de la population palestinienne à une punition collective. Lorsque nous nous engageons dans des manifestations pacifiques, nous sommes des émeutiers qui méritent les tirs à balles réelles à leur encontre. Quand nous débattons, écrivons, et boycottons, nous sommes des antisémites qui devraient être réduits au silence, expulsés, marginalisés, ou poursuivis.

Que devrions-nous faire, alors ? La Palestine est quasi littéralement rayée de la carte par un Etat qui défend ouvertement la suprématie Juive et le privilège Juif. Notre peuple continue d'être dépossédé de son pays et de son patrimoine, poussé aux marges de l'humanité, tenu pour responsable de son misérable sort. Nous sommes une société native traumatisée, essentiellement désarmée, en train d’être détruite et effacée par l'une des armées les plus puissantes du monde.

Rachel Frankel est allée à l'ONU pour implorer son soutien, en disant  il est injuste de prendre les enfants, garçons ou filles innocents, et de les utiliser comme des instruments pour une lutte. C’est cruel ... Je voudrais demander : Est-ce que tous les enfants n’ont pas le droit de rentrer de l'école en toute sécurité ?  Est ce que ces sentiments s'appliquent également aux enfants palestiniens ? [Susan Abulhawa donne ici des liens dans son article – NDLR] Voici des vidéo qui montrent ici et là des cas d'enlèvements d'enfants palestiniens de leurs maisons la nuit et sur le chemin de l'école.

Mais bien entendu, tout cela non plus ne compte pas. Tout ce qui compte, c'est que trois juifs israéliens ont été tués. Qui a fait cela ou bien quelles étaient les circonstances, cela ne compte pas, toute la population palestinienne devra souffrir, encore plus que jusqu'à maintenant.

article originalpublié en anglais sur le site www.thehindu.com"

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