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Regard sur le projet impérialo-sioniste visant la disparition de l’identité palestinienne

Le 10 septembre 2015

La question de l’identité a commencé à se poser, pour les Palestiniens, avec la chute de l’Empire ottoman durant la première guerre mondiale et le partage de ses territoires éclatés dans la région de l’Orient arabe entre la France et la Grande-Bretagne. La Palestine faisait parti de ces territoires soumis au mandat britannique. La particularité de cette entité palestinienne, de sa zone géographique et des citoyens vivants au sein de cette entité, vient du fait que le pouvoir mandataire que représente la Grande-Bretagne avait émit une promesse en novembre 1917, selon laquelle, le gouvernement de sa majesté s’engageait à employer tous ses efforts pour faciliter l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif. Cette promesse, faite avant même l’établissement du mandat britannique, est la fameuse déclaration Balfour du nom du ministre des affaires étrangères britannique de l’époque.

La  Palestine , avant qu’elle ne tombe sous l’occupation des troupes britanniques fin 1917, était sous la domination de l’Empire Ottoman durant la première guerre mondiale. Elle était subdivisée administrativement en deux parties : la première partie englobant les régions du nord était composée des départements d’Acre et de Naplouse qui dépendaient de la région de Beyrouth ; la deuxième englobant les régions du sud, comportait le département indépendant d’  Al Quds  (Jérusalem) soumis à l’autorité directe du ministre de l’intérieur ottoman. Lorsque la Grande-Bretagne a occupé la terre palestinienne et l’a soumise à son mandat, sous le contrôle de la Société des Nations (SDN), la Palestine, dans ses frontières établies sous mandat, ne possédait ni de langue, ni de religion ou d’histoire indépendante de son environnement arabe en général et syrien en particulier. La langue arabe était celle de 95% de la population, l’islam était la religion majoritaire, suivi du christianisme et d’une petite minorité des adeptes de la religion juive qui ne dépassait pas 6%. Cette situation est comparable à son environnement arabe (Syrie, Liban, Egypte, Irak).

En revanche, le principe de la déclaration Balfour était en accord avec la politique de l’époque des pionniers du sionisme qui tissent un lien dialectique entre la religion et l’histoire d’une part, et la géographie d’autre part, figurée par la terre palestinienne sous l’appellation de  Terre promise , la Palestine. Ainsi,  l’idéologie nationaliste de la première moitié du vingtième siècle s’est métamorphosée en projet sioniste colonialiste-occupationniste de la Palestine, au cœur même de l’espace vital de l’Orient arabe. Ceci est apparu comme traduction d’un principe prétendument issu de la torah qui repose sur le « restaurationnisme , c’est à dire le retour en  Terre promise  (la Palestine) où sera établi l’état d’Israël sur une zone géographique et politique ouverte couvrant le territoire historique de la Palestine. Ainsi naît le projet géopolitique qui garantit la domination et la suprématie sur l’ensemble de l’espace vital arabe et qui relie quatre points d’appui majeurs : la Mésopotamie (l’Euphrate) à l’est, l’Egypte (le Nil) à l’ouest,  Bilad Al Cham  la Syrie (la Méditerranée) au nord et la péninsule arabique (la mer Rouge) au sud ».(1) Dans ce projet, le colonialisme britannique a joué un rôle central, puisque le mandat britannique a duré 28 ans (de juillet 1920 au mois de mai 1948). Il s ‘est installé sur le territoire géographique de la Palestine dont les frontières ont été décidées d’un commun accord avec la France, lors du  traité de Sèvres , après la chute de l’empire Ottoman qui a suivi la Première Guerre mondiale. Ainsi, sous l’impulsion des forces impérialistes montantes dans l’Europe de l’époque et du fait du contrôle qu’elles exerçaient sur les pays occupés ou sous ses tutelles, la SDN a décidé du mandat sur la Palestine le 11 septembre 1922 sur la base de la déclaration Balfour. Le territoire couvert par ce mandat regroupe la zone où se situe actuellement l’Etat d’Israël, la bande de Gaza, la Cisjordanie ainsi que la Transjordanie à l’est du Jourdain (aujourd’hui le Royaume Hachémite de Jordanie). Le 22 Juillet 1922, la SDN, en annonçant les conditions du mandat britannique sur la Palestine, donne la priorité à la déclaration Balfour. (2) Ainsi il a été mentionné, dans le préambule, que la  puissance mandataire serait responsable de la mise en œuvre de la déclaration faite à l’origine le 2 novembre 1917 par le gouvernement de Sa Majesté et adoptée par lesdites puissances, en faveur de l'établissement en Palestine d'un foyer national pour le peuple juif.  Ce préambule renferme le texte entier de la déclaration Balfour. De fait, le document du mandat n’a pas été conçu par la SDN mais par la puissance mandataire britannique elle-même et les sionistes. Le premier Haut-Commissaire britannique en Palestine, Herbert Samuel l’a dit ouvertement dans ses mémoires :  j’ai été nommé Haut-Commissaire par le gouvernement de Sa Majesté qui connaît parfaitement mes sympathies sionistes et sans doute est-ce à cause d’elles que j’ai été nommé…. Haiym Weizman dit de lui : Herbert Samuel est le produit de notre judéité et nous l’avons nommé Haut-Commissaire en Palestine pour l’application des plans sionistes .(3) Le document de déclaration du mandat contient, dans son introduction, le texte de la déclaration Balfour et l’approbation de la SDN du mandat britannique sur la Palestine et la Jordanie en lui confiant la responsabilité d’appliquer cette décision. Il insiste sur  les liens historiques du peuple juif avec la Palestine et des raisons de la reconstitution de son foyer national en ce pays . Il est fait de 28 articles, parmi lesquels les articles (2, 4, 6, 7, 11 et 22) qui font référence à l’établissement d’un foyer national juif par l’encouragement de l’émigration juive, et l’attribution de nationalité. Ces articles ont constitué une planification complète dans les domaines politique, administratif, économique et culturel pour la réalisation de ce projet. Or, le simple fait de lier l’identité à la religion et le fait d’employer le terme peuple pour désigner les Juifs sur la base d’une identité religieuse constitue une première dans la construction d’un groupement humain de nature raciale, et ce, avec l’appui de la Grande-Bretagne.

Qui plus est, lors des deux sessions consécutives de réunions de la SDN (1924 et 1925), le gouvernement britannique a répondu ouvertement qu’il n’était pas d’accord sur la création d’une assemblée législative en Palestine qui serait construite sur la base d’une représentativité à la proportionnelle.  Ceci constitue un obstacle à ce que le gouvernement puisse remplir ses obligations de créer un foyer national juif (4). Il faut savoir que le premier recensement réel de la population en Palestine, qui a eu lieu en 1922, fait état de  83.794 Juifs sur un total de 757.182 habitants, environ les trois quarts des Juifs vivaient dans les régions de Al Quds (Jérusalem) et de Jaffa. Les deux tiers d’entre eux sont issus de l’immigration européenne. Il ont représenté au total 11% de l’ensemble de la population (5).

Dans le cadre de leur relation avec la nation palestinienne et non pas avec les seuls Arabes palestiniens, les habitants de la Palestine, durant la période du mandat britannique, ont obtenu pour la première fois une nouvelle nationalité appelée  Nationalité palestinienne . Ainsi, toutes les personnes habitant en Palestine de toute ethnie ou religion se sont appelées  Peuple palestinien . Ce décret de loi sur la nationalité palestinienne est paru à Londres le 16 septembre 1925, signé des mains du roi, en application de l’article 7 du mandat et se réfère à la loi spécifique des pays étrangers de 1890. (6)

L’occupation britannique de la Palestine a contribué, par le mandat qui lui a été confié par la SDN, à développer une forte identité juive en Palestine, surtout après la publication de ce décret sur la nationalité palestinienne de l’époque. Car le principal objectif … c’est de permettre aux immigrants juifs en Palestine d’obtenir la nationalité palestinienne qui leur ouvre le droit d’habiter en Palestine et de bénéficier de tous les droits de la citoyenneté(7). L’immigration était indispensable pour les sionistes à la construction de leur foyer national et la terre était indispensable à leur existence. Mais, comme le dit Christopher Sykes c’était ça le problème de toute la Palestine : elle était déjà peuplée d’habitants(8), et ce n’était pas, comme le prétendaient les sionistes, une terre sans peuple.

De toute façon, la discrimination entre les citoyens en Palestine et qui avaient la nationalité palestinienne, avait commencé de la part des autorités mandataires sur la base de la détermination de deux identités, l’une était appelée arabe et l’autre juive. Ceci établit implicitement, de la part des autorités mandataires, la décision de la coexistence de deux identités en Palestine. C’est ainsi que la cause palestinienne s’est fortement imposée, dès 1945, sur l’agenda de l’Organisation des Nations Unies (ONU) qui venait de naître. Et durant les soixante-sept ans de conflit au Moyen-Orient, l’ONU et ses organismes spécialisés ont voté des centaines de décisions en rapport avec la question palestinienne et le conflit israélo-arabe. Toutes ces décisions ou résolutions traduisent la recherche d’équations tenant compte des intérêts internationaux et régionaux, en lien avec l’évolution de la question palestinienne tout au long du conflit. De ces résolutions, qui témoignaient des fluctuations et comportaient des contradictions, aucune n’a été réellement appliquée sur le terrain. La raison principale est le conflit d’intérêt opposant les Etats-Unis et Israël d’un côté et la volonté de la communauté internationale de l’autre, et l’inefficacité du rôle des puissances internationales ayant adopté des positions équilibrées et appuyant l’application de ces résolutions. S’ajoute à cela l’absence d’une volonté des pays arabes de considérer ces résolutions dans la balance des intérêts partagés avec les administrations américaines et européennes successives. La première de ces résolutions de l’ONU en rapport avec la question palestinienne est la N°181 publiée par l’assemblée générale des Nations Unies le 29 novembre 1947. Elle divise la Palestine en deux états. S’ajoute à ces deux états une entité séparée composée des régions de Jérusalem et de Bethléem. Cette résolution avait pour but de satisfaire les principales parties actives dans ce conflit en proposant à chaque partie un état propre et en suggérant des dénominations sans ambiguïté des deux états.  Contrairement à ce que beaucoup croient aujourd’hui, les noms des deux états n’étaient pas Israël et Palestine mais ils étaient désignés par l’Etat arabe et l’Etat juif.  (9) Cette résolution du 29 novembre 1947 a porté un ensemble de principes et de mécanismes qui gouvernent la période de transition entre la fin du mandat britannique et la consolidation de la situation finale par la création de deux états. Un état arabe sur une surface d’environ 43% et l’autre juif sur une surface d’environ 56% en mettant Jérusalem sous tutelle internationale. Le mécanisme proposé est la formation d’une commission internationale qui supervisera la création de conseils d’états provisoires, d’organismes gouvernementaux d’administration centraux et locaux, le recrutement de milices armées dans chaque état, la tenue d’élections de l’assemblé constituante, l’élaboration d’un projet de constitution démocratique, le choix d’un gouvernement provisoire et la création d’un conseil économique commun. En résumé, on peut dire que la décision de partage de 1947 a donné au mouvement sioniste les justificatifs pour qu’il crée son entité nationale et qu’il définisse son identité. Par ailleurs, elle a contribué au démantèlement de la nation palestinienne et a posé de nouvelles bases à la division de la Palestine et à la délimitation d’une entité palestinienne incompatible avec le nombre d’habitants palesiniens, l’étendue de leurs propriétés terriennes, et avec leur rapport à la terre et le territoire national. La résolution comporte aussi des garanties pour la création, sous contrôle de l’ONU, de zones qui possèdent une importance religieuse. Ainsi, il a été précisé la situation spécifique de Jérusalem. La résolution de partage contenait en apparence le projet pragmatique de création de deux états de droit, l’un arabe et l’autre juif en tenant compte de l’équité entre les deux parties pour ce qui est des droits et des devoirs. Mais le cœur même de cette entreprise est une tentative de donner une légitimité internationale à une nouvelle situation en Palestine basée sur sa division et l’octroi aux Juifs du droit de créer une entité nationale sur une surface qui couvre plus de la moitié du territoire, et ce au dépend de sa population autochtone et de ses droits individuels et collectifs en-dehors de toute considération sur l’appartenance religieuse.

Alors que Ben Gourion déclare la création de l’entité sioniste sous la dénomination d’Israël le 14 Mai 1948, les arabes palestiniens n’ont pas déclaré la création d’un état palestinien. Il est bien connu qu’Israël a pris comme prétexte cette résolution de partage pour légitimer son existence.  La résolution emploie le terme Palestine pour désigner un territoire géographique et non pas une entité politique. Le terme Palestinien a également été utilisé pour désigner une nationalité et non une appartenance nationale ou une identité nationale. Les termes Arabes et Juifs ont été employés dans leur sens national (de nation) et non par rapport à leur sens religieux ou ethnique . (10) il est bien connu que la résolution du partage a conduit à un conflit et une guerre terrible entre les Arabes palestiniens et les organisations sionistes armées. Celles-ci avaient intensifié leur présence sur le sol palestinien non seulement par leur présence dans la structure même de l’administration coloniale (comme la police créée par le gouvernement palestinien sous le Mandat pour protéger les colonies juives) mais également par la création de trois organisations secrètes clandestines paramilitaires (la Haganah qui comptait entre soixante et quatre-vingts mille adhérents, l’Irgoun Zvai et le groupe Stern). Le nombre de participations à l’Irgoun variait de cinq à dix mille hommes sans compter les milliers de sympathisants et le fait que la Haganah obligeait les Juifs à effectuer un service militaire. D’autres dispositifs militaires mis en place faisaient, eux aussi, défaut du coté arabe.(11)

Le problème des réfugiés palestiniens qui ont perdu leur maison, leur terre et leur identité nationale s’est amplifié jusqu’à former des groupes et des masses de populations réfugiées sous le nom de  nationalité perdue , à l’exception de ceux qui sont restés en Jordanie quand le royaume hachémite jordanien annexe la Cisjordanie en 1950. La guerre de 1948 a abouti au déplacement de 940.000 Palestiniens comme mentionné dans le rapport du secrétaire général des nations unies, adressé à la 4ème conférence de l’assemblée générale. En Juin 1949, cette opération d’expulsion et de déplacement des Palestiniens a perduré vingt mois, de décembre 1947 au moment des actions terroristes jusqu’en juillet 1949. En général, la conviction qui dominait à cette époque parmi les réfugiés était que leur déplacement était provisoire et que leur retour dans leurs maisons et sur leur terre ne serait qu’une affaire de semaines, ce, particulièrement après les efforts fournis par l’ONU et la pression des organisations internationales sur l’entité sioniste pour l’obliger à accepter le droit au retour des refugiés ou en tous cas de leur plus grande majorité. Les efforts internationaux ont été couronnés par la publication de la résolution 194 de l’ONU le 12 novembre 1948 qui contient le droit légitime des réfugiés au retour dans leur pays. Néanmoins, l’entité sioniste a clairement expliqué à la communauté internationale, fermement et définitivement, que le retour des réfugiés palestiniens sur leurs terres ne se ferait jamais. Où sont donc le pouvoir et l’utilité de la communauté internationale dans l’application de ses résolutions qui date de plus de soixante-sept ans ? Et est-ce que la communauté internationale est prête à affronter un état fondé sur des principes racistes et ayant l’appui de pays influents au Conseil de sécurité ?

Dr Mahmoud Al Ali : chercheur spécialiste des affaires des réfugiés palestiniens et coordinateur du Centre des droits des réfugiés AIDOUN- LIBAN


1- Mourad Mohamad, l’Etat juif : les problématiques identitaires, la géographie politique, la démographie. La revue de la Défense Nationale, LIBAN n° 75 ; 2011 (Arabe)

2- Gilbert Martin, An overwhelming Jewish state- from the Balfour Declaration to the Palestine Mandate, In Israel Rights as a Nation State in International Diplomacy, éd. Alan Baker, Jerusalem Center for public affairs and world Jewish congress-Institute for research and Policy, p.23

3- Noaman Abdelrazek Alsamerai, ….. prétendu sioniste en Palestine, Revue mensuelle ALDAAI publiée par éd. Dar Al Ouloum, Deoband, n°6-7, Avril-Mai 2013 p.37 (Arabe)

4- L’Agence Nationale palestinienne de presse et d’informations, - Palestine News and Information Agency WAFA. 2011

5- Halbrook ….. Stephen, the Alienation of Homeland : How Palestine Became Israel, George Mason University/ Virginia State ………………. Vol. V, N° 4 (Fall 1981), p.362

6- Kaficha Mootaz, Rapport sur la Loi de la nationalité palestinienne (1917-1920) (la situation, la position juridique, les principes des Droits de l’Homme), le comité indépendant palestinien pour les droits du citoyen, éd. la Série des Rapports juridiques (15) Ramallah-Avril 2000, p.31 (Arabe)

7- Ibidem p.32

8- Doreen Ingrams, les Papiers de la Palestine (1917-1922), les racines du conflit, éd.  Dar Alnahar , Beyrouth, 1972, p.106

9- Current History. A Journal of Contemporary World Affairs, December 2010, Volume 109 n° 731 p.383

10- Mohaisen Tayseer, Palestine (l’Etat) à la Société des Nations, et les résolutions des Nations unies avant la création …., La Revue du Droit au Retour, remplace le centre palestinien de référence des droits de la citoyenneté et des réfugiés. n° 44, Août 2011, p.6 (Arabe)

11- Cattan Henry, Palestine à la lumière de la vérité et de la justice, traduit en arabe par Wadih Falastine, éd. « Maktabat Loubnan) Beurouth, 1ère éd. 1970, p.211.

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