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L’étouffement de Gaza

Par Jean Pierre Barrois
Maitre de conférences Honoraire université Paris 12

Etouffer nous dit le dictionnaire le Robert de la langue française, c'est faire mourir en rendant la respiration impossible. N'est ce pas le sort réservé aux Palestiniens de Gaza par l'État sioniste d'Israël avec la complicité active de l'Égypte, des USA et de la  communauté internationale  qui se tait et laisse s'accomplir le crime ?

Dans un article récent, notre collègue Ziad Medoukh qui enseigne le français à l'université de Gaza écrivait: : « Les mots et les expressions me manquent pour parler de toute une population : femmes, jeunes, enfants, personnes âgées, patients, chômeurs, malades, blessés, invalides, tous ceux qui ont perdu pendant ce déferlement de massacres et de destructions, leurs maisons, leurs biens et surtout leurs proches, et qui, néanmoins, continuent de résister sur leur terre dans des conditions inhumaines, difficilement imaginables pour quelqu'un de l'extérieur.

Je ne sais pas de quel Gaza je vais parler : Gaza le blocus ? Gaza l'isolement ? Gaza la résistance ? Gaza la vie ? Gaza la souffrance ? Gaza la détermination ? Gaza la prison ? Gaza la mort lente ? Gaza la tristesse ? Gaza l'obscurité ? Gaza l'opprimée ? Gaza l'étouffement ? Gaza l'impuissance ? Gaza le malheur ? ou Gaza l'espoir ?

Un an déjà... Gaza fin décembre 2009 : un an après ces événements les Gazaouis se rappellent - comment pourraient-ils oublier ? Ils se souviennent de ces 20 jours de carnages jamais égalés depuis l'occupation israélienne en 48. Ils se souviennent d'abord de plus de leurs martyrs, plus de 1 400 tombés sous les bombes de l'aviation israélienne ou les balles des soldats : ils se souviennent des maisons, plus de 6 000, des hôpitaux, des écoles, des refuges pour la population, détruits par les bombardements indiscriminés des Israéliens ; ils se souviennent de la passivité complice de la communauté internationale pendant ces massacres. Dans le monde des humains au XXIème siècle, comment cela est-il possible ? Un an déjà, et rien n'a changé à Gaza... Le blocus inhumain imposé depuis plus de 3 ans resserre toujours son étau, de façon encore plus inhumaine dans la situation actuelle des Gazaouis ; les passages qui relient la bande de Gaza au monde extérieur sont ouverts au compte-gouttes sur ordre militaire israélien ; 80% de la population civile dans la bande de Gaza vivent avec des aides alimentaires internationales, quand elles peuvent passer ; les blessés et les malades meurent ou attendent la mort parce qu'il est interdit de sortir pour aller se faire soigner à l'extérieur et que leurs hôpitaux manquent d'équipements adéquats (... ) Un an et plus de 10 000 habitants de Gaza vivent toujours dans des tentes à côté des ruines de leurs maisons car tous les matériaux de construction sont interdits d'accès dans la bande de Gaza sur ordre militaire israélien.

Gaza, fin décembre 2009, espère malgré tout. ( ... ) Gaza n'en peut plus, Gaza survit au jour le jour, Gaza étouffe, Gaza crie dans le silence des médias internationaux, Gaza attend... Gaza espère... espère et demande... Les Palestiniens de Gaza espèrent et demandent la restauration de leurs droits fondamentaux, de leur droit à la vie dans le monde, à la paix par l'application de la justice. »

Editorialiste du quotidien Haaretz, Akiva Eldar, écrivait récemment :  La compassion d'Israël pour Haïti ne peut pas cacher notre hideux visage à Gaza (...) À un peu plus d'une heure de voiture des bureaux des grands journaux israéliens, 1,5 million de personnes vivent sous siège, sur une île déserte, depuis deux ans et demi. Qui donc se soucie de savoir que 80 % des hommes, des femmes et des enfants vivant si près de nous sont tombés sous le seuil de pauvreté ? Combien d'Israéliens savent que la moitié de tous les Gazaouis sont tributaires de l'aide, que l'opération plomb durci a laissé des centaines de personnes handicapées, que les eaux usées se déversent directement dans la mer ? Les lecteurs des journaux israéliens connaissent l'histoire du bébé tiré des débris à Port-au-Prince. Il en est peu qui ont entendu parler des enfants qui dorment dans les ruines de leur maison à Gaza. Comme les forces israéliennes de défense interdisent l'entrée dans la Bande de Gaza aux journalistes (... ) Les missiles que les avions de combat israélien ont tirés il y a un an ont frappé près de 60 000 maisons et usines, réduisant 3500 d'entre eux à l'état de gravats. Depuis, 10 000 personnes vivent sans eau courante, 40 000 sans électricité. 97 % des usines gazaouies ne fonctionnent pas en raison des restrictions imposées par le gouvernement israélien à l'arrivée de matières premières pour l'industrie. (... ) Quelques jours avant que les médecins israéliens ne se précipitent pour sauver les vies des Haïtiens blessés, les autorités du poste de contrôle d'Erez ont empêché 17 personnes de se rendre à l'hôpital de Ramallah afin d'y recevoir d'urgence une transplantation de cornée. 

Pour ma part je pense que le crime qui est actuellement commis à Gaza n'est que l'aboutissement d'une logique implacable née de l'expulsion des Palestiniens de leur terre et de la ségrégation sur laquelle est fondée la création de l'état sioniste créé en 1947/48. Je pense que massacre de janvier 2009 se situe dans la continuité de tous les massacres qui jalonnent l'histoire de la Palestine depuis 47/48 et qu'il n'y aura de solution et de paix véritable et définitive qu'avec la création d'un seul état laïque et démocratique accueillant à égalité de droits les composantes juives et arabes sur tout le territoire historique de la Palestine.

Je ne connais ni Ziad Medoukh ni Akiva Eldar. Je ne sais pas s'ils partagent cette position de près ou de loin et en l'occurrence - bien que ce soit une question fondamentale - ce n'est pas la question que je me pose à la lecture de ce qu'ils décrivent.

Ce que je constate c'est que ce qu'ils ont le courage de décrire et de dénoncer- et qui est confirmé par le rapport Goldstone, ainsi que de nombreux autres rapports publiés ces derniers mois (1), - c'est l'étouffement, la lente mise à mort des Gazaouis par l'instauration de ce qu'il faut bien appeler un Ghetto, qui n'est malheureusement pas sans rappeler le sinistre Ghetto de Varsovie.

Ce que je sais, ce que nous savons , ce qui est établi par les faits, c'est que l'Égypte prête la main aux sionistes en construisant un mur métallique souterrain composé de plaques enfoncées jusqu'à trente mètres de profondeur (pour trois mètres de haut), dont le but est de boucher physiquement toute issue, toute arrivée de l'oxygène nécessaire pour empêcher l'asphyxie fatale.

Ce que je sais, ce que nous savons, ce qui est établi par les faits c'est que ce mur est construit avec des fonds et l'aide de techniciens américains.

Ce que je sais, ce que nous savons, ce qui est établi par les faits c'est que le piège mortel dans lequel les Gazaouis sont enfermés fait l'objet d'attaques militaires constantes et quotidienne. On les piège, on les boucle, on les empêche d'avoir le moindre contact avec l'extérieur et on finit le travail en les bombardant.

Un article du Middle East Moniteur rapporte les faits suivants :

-1er janvier 2010 : l'aviation israélienne a bombardé deux tunnels dans la bande de Gaza. Les Palestiniens dépendent des tunnels pour la nourriture, les médicaments et autres produits dont ils ont besoin. En raison du blocus illégal imposé par l'occupant, les tunnels sont devenus leur principale bouée de sauvetage pour leur survie.

-2 janvier : deux chars ont tiré des obus dans la zone située à l'est et au nord-est du quartier de Shuja'iyya de Gaza City, alors qu'en même temps, d'autres chars lançaient toute une série d'obus sur les quartiers de Shuja'iyya et de Touffah.

-5 janvier : un raid aérien israélien touchait un groupe de combattants de la résistance palestinienne à Khan Younis, dans le Sud de la bande Gaza, tuant une personne et en blessant quatre autres.

-7 janvier : les forces d'occupation israéliennes (FOI) attaquaient la zone frontalière de Rafah, tuant trois Palestiniens, dont un garçon de 14 ans. Des frappes aériennes accompagnées de fortes explosions ont également eu lieu contre Gaza City, Khan Younis et Rafah. Un peu plus tôt, l'aviation israélienne a largué des milliers de tracts au-dessus de Gaza, avertissant la population de se tenir loin de la frontière avec Israël et d'éviter d'intervenir dans toute forme de  contrebande .

-8 janvier : les forces israéliennes ont effectué des exercices militaires de grande envergure dans le Néguev et la chaîne nationale Channel 10 a fait savoir qu'il s'agissait des préparatifs d'une offensive militaire contre la bande de Gaza.

-10 janvier : une frappe des Forces israéliennes de défense (FID) à l'est de Deir Al-Balah a tué trois Palestiniens et en a blessé quatre autres.

Et il ne s'agit que des 10 premiers jours du mois de janvier 2010 !

Dans un autre article Ziad Medoukh lance un appel d'urgence :  Tous ensemble pour que les portes de la prison s'ouvrent. ( ... ) un seul mot d'ordre, un seul objectif : Ouvrez les portes ! 

Cet appel doit être entendu : on ne peut laisser faire !

Loin de moi la volonté de polémiquer contre telle ou telle initiative même si je ne saurais cacher que je suis plus que réticent vis à vis des campagnes de boycott (2), - parce qu'elles s'inscrivent pour certaines dans des combinaisons politico diplomatiques inavouées, et pour d'autres présupposent que le régime sioniste agresseur pourrait être démocratisé, toutes aboutissant en fin de compte à gommer la responsabilité de ceux auxquels il revient d'agir, ou à instrumentaliser le mouvement national palestinien - mais une chose est sûre: les Gazaouis sont livrés à la mort !

C'est précisément parce que la situation faite à Gaza se situe dans la continuité de tous les massacres qui jalonnent l'histoire de la Palestine depuis l'expropriation de 47/48 que, bien que la solidarité soit indispensable, bien qu'il soit indispensable de briser le mur du silence, la situation de Gaza va bien au delà d'une question de solidarité humanitaire.

Gaza illustre le sort que l'impérialisme réserve à ceux qui refusent de renoncer à leur souveraineté, à leur terre, à la lutte contre la spoliation dont ils sont victimes, aux damnés de la terre.

A cet égard, comment, ne pas évoquer à la lecture de l'appel déchirant de Ziad Medoukh, cet autre appel, auquel il fait écho, lancé il y a 60 ans depuis le Ghetto de Varsovie par la résistance  à l'initiative de l'organisation socialiste juive ouvrière Bund (Union générale des travailleurs juifs) : Nous nous battons pour notre liberté et pour la vôtre pour notre honneur et pour le vôtre pour notre dignité humaine, sociale, nationale et pour la vôtre

Tel est l'enjeu de Gaza (3),.

A moins de penser qu'il n'y a d'autre solution que de témoigner pour l'histoire avant que les cendres du ghetto de Gaza ne refroidissent, la lutte pour briser le piège mortel de Gaza ne saurait être une affaire strictement humanitaire.

Il faut que les portes s'ouvrent, il faut absolument briser le siège de Gaza, il faut absolument empêcher la construction du mur.

N'est ce pas précisément la responsabilité et la tâche de tous ceux qui , à travers le monde , se réclament du mouvement ouvrier et de la démocratie de répondre à cet appel en mobilisant l'opinion ouvrière et démocratique à l'échelle internationale ?



From DIALOGUE REVIEW ( www.dialogue-review.com )