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Mythologie sioniste.
A propos du livre de Shlomo Sand,
 l’Invention du peuple Juif 

par Jacques Werstein

Si la parution de  Comment le peuple juif fut inventé  au printemps 2008, s’est heurtée, durant 6 mois au mur du silence complet de la critique, cet essai historique dédié à  (…) tous les Israéliens et les Palestiniens (…) désireux de vivre dans la liberté, l’égalité et la fraternité  a rencontré les aspirations et les interrogations d’un large public. Face au sionisme dominant, il en a fait, en Israël même, un  best seller  qui est traduit dans toutes les langues et qui a engagé des débats orageux et des interpellations parfois menaçantes. De fait, l’ouvrage de Shlomo Sand qui refuse et déconstruit l’historiographie sioniste visant à entretenir la  guerre sans fin  contre les peuples du Moyen Orient est remarquable et important. Cet article ne se propose pas d’engager ici la discussion sur la conception de la nation défendue par l’auteur, mais d’engager le lecteur de  Dialogue  à se procurer et à lire sa critique documentée, passionnante et vivante…et imparable contre le sionisme.

D’autant que le 29 mai 2009 encore, le journal Le Monde dissertait contre  les mauvaises raisons d’un succès de librairie  et le 15 novembre, le Jérusalem Post titrait encore :  Un historien de l’Université de Tel-Aviv accusé d’antisémitisme   tandis que d’autres assimilaient son ouvrage au  négationnisme des chambres à gaz .

Cet essai signale chacune de ses sources, chacune de ses recherches issues des importantes découvertes de l’anthropologie, de l’archéologie sociale et culturelle, de la datation scientifique depuis les années 1980 et sur l’analyse critique de l’historiographie sioniste.

Sand écrira dans son avant-propos :  le texte proposé ici a été produit par un historien de métier… qui a pris des risques généralement proscrits dans son champ professionnel du peuple juif… . Il rappellera qu’en Israël  l’histoire du peuple juif  est tenue séparée de  l’histoire générale  et toute découverte qui risquerait de remettre en cause l’historiographie sioniste est étouffée et bloquée.  L’impératif national, telle une mâchoire solidement refermée bloquait toute espèce de contradiction et de déviation par rapport au récit dominant  Ainsi (…) la problématique “ qui est juif ? d’ordre essentiellement juridique pour la reconnaissance des droits… n’a pas préoccupé les historiens pour qui la réponse est connue d’emblée : est juif le descendant du peuple contraint à l’exil, il y a deux mille ans ».

Shlomo Sand place en exergue de son deuxième chapitre intitulé  Mythistoire  le premier paragraphe de la  Déclaration d’indépendance de l’Etat d’Israël  qui est la proclamation établissant l’Etat d’Israël. Il est utile de se souvenir qu’elle avait été adoptée le 14 mai 1948 par le Conseil national qui réunit les membres représentant la communauté juive du futur pays ainsi que le mouvement sioniste à l’étranger. Elle sera lue solennellement par Ben Gourion le lendemain, alors que se poursuivait par les armes et la terreur l’expulsion de la population palestinienne, ainsi que l’appropriation ou la destruction de leurs villes et villages, de leurs terres, où il leur sera interdit de revenir. Pour un seul objectif : débarrasser le futur  Etat Juif  du plus grand nombre possible de Palestiniens ! Ce que la  Déclaration  justifie par ces mots:  La Terre d’Israël est le lieu où naquit le peuple juif. C’est là que se forma son caractère spirituel, religieux et national. C’est là qu’il réalisa son indépendance, créa une culture d’une portée à la fois nationale et universelle et fit don de la Bible au monde entier. 

Elle se poursuit ainsi :  Contraint à l’exil, le peuple juif demeura fidèle au pays d’Israël à travers toutes les dispersions, priant sans cesse pour y revenir, toujours avec l’espoir d’y restaurer sa liberté nationale (…) les juifs s’efforcèrent, au cours des siècles, de retourner au pays de leurs ancêtres pour y reconstituer leur Etat (…)  Shlomo Sand porte ce deuxième paragraphe de la  Déclaration d’indépendance  en exergue de son troisième chapitre  L’invention de l’exil. Prosélytisme et conversion. 

Ce  don de la Bible au monde entier , déclenchant la Nakba, ensevelit le peuple palestinien (avec l’aval de l’ONU), sous le manteau de la légitimité d’un  peuple juif  dont l’origine, le lieu et la date de naissance, l’exil, ainsi que le  droit au retour  sur sa prétendue terre sont considérés comme sacrés !

L’auteur présente rigoureusement les notes, les trouvailles concernant les documents historiques et archéologiques, les ouvrages, les datations, qui lui permettent de déclarer :  Je n’ai mis en évidence que très peu de données nouvelles. Je me suis contenté d’ordonner différemment un savoir historique existant . Et il critique l’historiographie sioniste à partir de la plus haute antiquité et rappelle les données qui permettent d’affirmer que la fuite d’Egypte des esclaves juifs dirigés par Moïse au 13ème siècle av. JC n’a pas eu lieu. Pas plus que la traversée du désert et la conquête du pays de Canaan, ni le génocide de sa population qui l’a accompagné. La Terre promise offerte par Dieu à Moïse pour son peuple afin de fuir l’Egypte… faisait encore partie à cette époque du royaume d’Egypte et aucune trace d’un évènement d’une telle importance n’existe… Le fabuleux royaume unifié de David et de Salomon n’a jamais été unifié et les fouilles de plus en plus profondes ne mettent à jour aucun Palais dans sa capitale Jérusalem qui n’était qu’un village. Quant à l’exil qui a suivi la destruction du premier temple, il n’a jamais entrainé le peuple de Judée à Babylone. Seule une élite, encore païenne, partit à Babylone où elle tirera de la confrontation avec les cultes Perses l’architecture de la première religion monothéiste mosaïque. Ces récits bibliques prodigieux ont été écrits durant plusieurs siècles pour satisfaire aux besoins prosélytes du judaïsme. Tout comme les textes de l’Iliade et de l’Odyssée, ils ont frappé l’imaginaire des hommes. Mais ils n’ont aucune valeur historique.

Pourtant  dans l’imaginaire historique de Ben Gourion  rappelle Shlomo Sand,  le nouvel Israël était la royauté du Troisième temple et lorsque l’armée d’Israël, par exemple conquit le Sinaï pendant la guerre de 1956, atteignant Charm El Cheikh, on le vit s’adresser aux soldats vainqueurs avec un enthousiasme messianico-historique : “ Et l’on pourra de nouveau entonner l’antique chant de Moïse et des fils d’Israël (…) dans un immense élan commun de toutes les armées d’Israël (…). Vous avez renoué le lien avec le roi Salomon qui fit d’Eilat le premier port israélien, il y a 3000 ans (…) Yotvata surnommé Tiran, qui constituait il y a 1400 ans un Etat hébreu indépendant, redeviendra une partie de la troisième royauté d’Israël.  Son objectif proclamé en 1956, est la conquête des territoires du Grand Israël  biblique.

Quant à la destruction du deuxième temple par les Romains, en l’an 70 de notre ère qui serait à l’origine de l’exil et de la dispersion des Juifs de Judée, la population juive de Judée n’a pas été chassée. Si les Romains exécutaient sans aucune pitié les combattants et emmenaient comme esclaves nombre de leurs prisonniers, ils continuèrent à lever l’impôt sur les denrées agricoles que produisait la population de Judée, composée essentiellement d’agriculteurs. L’exil du peuple juif n’a pas existé.  L’exil des juifs  a été inventé par les chrétiens, pour marquer les juifs du châtiment que Dieu leur a infligé après leur refus de suivre Jésus Christ, son fils… Les descendants des hébreux antiques seraient-ils les palestiniens arabes actuels ?

Shlomo Sand s’est vu accuser par un détracteur, d’œuvrer au profit des Palestiniens, contre Israël, en affirmant qu’il n’y a pas eu exil, et que les populations susceptibles d’être les  descendants d’Abraham  de l’époque de la destruction du temple, il faut les rechercher dans la population palestinienne actuelle. Sand a retourné le compliment aux auteurs de cette thèse qui ne lui appartient pas. Cette thèse a été énoncée en 1918 par le futur chef d’Etat sioniste Ben Gourion et par Ben Zvi, le futur deuxième président d’Israël qui, alors que le Mandat Britannique sur la Palestine n’était pas encore formellement établi, concevaient d’intégrer ces fellahs palestiniens au projet sioniste. La  descendance judéenne  de ces Palestiniens subsista jusqu’aux jours de 1929 où ces  descendants Judéens Antiques  se soulevèrent pour survivre à l’occupation de leur pays par l’Empire britannique et à l’appropriation de leurs terres par l’Agence juive, chargée de renforcer le Foyer National Juif, en application des accords Balfour du 2 novembre 1917. Chaïm Weissman — un des instigateurs des accords Balfour, qui sera le premier président d’Israël et un président de l’Agence Juive — après que le soulèvement eut été écrasé dans le sang, présenta alors les Palestiniens comme une  population arriérée . Aussi les sionistes leur confisquèrent leur descendance judéenne antique. Ils n’étaient plus bons qu’à être expulsés de la  Terre promise .

Le sionisme a pris et a abandonné parmi les thèmes et les récits bibliques ceux qui servaient sa politique du moment. Mais la nécessité d’asseoir son projet sur la légitimité du  retour  d’exil du peuple juif sur sa terre et en chasser les palestiniens, a conduit les sionistes à adopter les positions des penseurs de la  nation juive  du 19ème siècle, à l’époque de Gobineau et non seulement à affirmer l’origine commune de tous les Juifs, mais à avancer l’idée d’un  peuple-race  (bien avant que Hitler n’ait écrit Mein Kampf ) qui n’a pas totalement disparu en Israël, où encore dernièrement des programmes de recherches biologiques et génétiques traquaient l’existence d’un gêne juif encore introuvable !

Shlomo Sand a écrit que sa décision d’engager l’écriture de son livre lui est venue de cette compréhension que la population judéenne ne s’est pas dispersée, à la suite de l’exil, à défaut d’exil. Les documents historiques permettent d’affirmer que les communautés juives et les juifs, autour de la méditerranée, au Yémen, au Turkestan, en Éthiopie, au Maroc, en Espagne, en Allemagne, en Pologne et jusqu’au fin fond de la Russie  n’ont pas été contraints à l’exil  : ils ont été convertis au judaïsme, parfois par la force, le plus souvent par la fougue prosélyte des adeptes de la religion mosaïque.

Ainsi l’auteur cite notamment, une  Histoire des Berbères  écrite en 1396 qui indique :  Une partie des Berbères professait le judaïsme, religion qu’ils avaient reçue de leurs puissants voisins, les Israëlites de la Syrie. Parmi les Berbères juifs on distinguait les Djeraoua, tribu qui habitait l’Aurès et à laquelle appartenait la Kahena, femme qui fut tuée par les Arabes à l’époque des premières invasions… . Ces tribus Berbères juives participèrent à la conquête de la péninsule Ibérique avec les tribus Arabes et contribuèrent à la constitution de la brillante civilisation hispano-arabe. Les documents sont nombreux qui permettent cette compréhension:  la source profonde de la grande communauté juive d'Espagne, c'étaient les soldats berbères converti au judaïme . Après leur explusion d'Espagne, ces juifs constitueront les communeautés séfarades d'Afrique du Nord, qui descendent donc des tribus Berbères païennes converties au judaïsme.

Quant aux juifs ashkénazes des pays d’Europe de l’est, ils ne proviennent pas de la dispersion des judéens, qui après l’an 70 auraient gagné d’abord Rome, puis auraient fondé des petites communautés judaïques dans l’ouest de l’Allemagne avant de gagner l’est de l’Europe ! Ils sont des exilés du puissant royaume Khazar qui s’étendait de la mer Noire jusqu’à la mer Caspienne, de la Volga jusqu’au Nord-Caucase dont le roi s’est converti au judaïsme au 8ème siècle de notre ère. Son  existence est confirmée par des témoignages précis à la fois Arabes, Perses, Byzantins, Russes, Arméniens, Hébreux et même Chinois. Tous les documents attestent sa grande puissance et plusieurs donnèrent même un compte rendu complet de sa surprenante conversion au judaïsme et de l’expansion de sa religion qui s’en suivit dans tout le royaume . Après une histoire agitée et guerrière, qui l’affaiblit, le royaume sera totalement disloqué par la tempête mongole qui déferlera au 13ème siècle sous la conduite de Gengis Khan. La destruction des complexes systèmes d’irrigation aménagés autour des grands fleuves, qui permettaient les indispensables cultures du riz, du raisin... entraîna un vaste mouvement migratoire d’une partie imposante de la population pendant les siècles qui suivirent, vers la Russie et l’Ukraine, jusqu’à la Pologne, la Lituanie et les régions tampons allemandes. La version officielle sioniste qui accrédite une origine allemande aux implantations juives en Europe de l’Est est invraisemblable. Les quelques petites communautés juives allemandes qui existaient à l’époque à Mayence, à Worms, Cologne et Strasbourg ne regroupaient au maximum que 2000 membres. Elles n’ont pu engendrer la multitude des communautés et la dense population juive qui essaimèrent, avec leurs bourgades entourant leur synagogue. Au début du 17ème siècle ces juifs parlaient encore des dialectes dérivés des langues slaves. Mais leurs relations commerçantes et entremetteuses avec la colonisation allemande vers l’est, au cours des 14ème et 15ème siècles et la fondation de grandes villes de commerce et d’artisanat, où les échanges se faisaient en allemand, infusèrent des expressions et son vocabulaire dans l’armature linguistique slave initiale jusqu’à forger une langue nouvelle : la langue yiddish. Les juifs ashkénazes sont bien issus des populations slaves et des habitants convertis du royaume juif Khazar. L’historiographie sioniste l’avait admis jusqu’à la guerre des six jours qui conduisit les armées d’Israël jusqu’à occuper Jérusalem, la  capitale du royaume de David  en 1967. Alors l’hystérie des vainqueurs exacerba aussi leur crainte de voir contester le prétendu droit historique du  peuple élu  sur cette terre biblique. Ils se replièrent sur leur unique origine biblique et effacèrent le souvenir des cavaliers des steppes khazares, ces fiers païens convertis au judaïsme, ancêtres des juifs ashkénazes. La khazarie fut effacée pour cause d’antisémitisme, de l’historiographie sioniste. L’auteur le rappelle néanmoins :  les juifs d’aujourd’hui sont les descendants de convertis ! 

Ces conversions ont engendré une grande diversité de communautés judaïques, de l’Ethiopie au Kurdistan, du Yémen aux bords de la Méditerranée, de l’Espagne au fin fond de la Russie, dont les cultures, les modes de vie, leurs langues, leurs coutumes, leur habitat et leur architecture les rapprochaient plus des populations qu’ils côtoyaient, que des membres des autres communautés juives. Le lien entre ces diverses communautés n’est pas d’ordre national. Le seul point commun entre elles réside dans leur religion judaïque et quelques pratiques cultuelles.

Shlomo Sand peut affirmer qu’il n’existe pas de peuple juif international. Le  peuple juif  a été inventé.  L’existence d’un peuple juif est une fiction ,  mais, écrit-il, je reconnais un peuple yiddish, qui existait en Europe de l’est, qui n’est certes pas une nation, mais où il est possible de voir une civilisation yiddish avec une culture populaire moderne. Je pense que le nationalisme juif s’est épanoui sur le terreau de ce « peuple yiddish. 

Comment unifier cette diversité ?

Les jeunes historiens juifs allemands du début du 19ème siècle, interdits d’accès aux fonctions universitaires pour raison de  religion particulière  s’inscrivaient dans la continuation des valeurs de la Révolution française et prônaient l’émancipation politique de la jeune Allemagne qui nécessitait sa rupture complète avec toute religion. La religion doit rester une question d’ordre privé ! Aussi ont-ils baptisé leur religion, qu’ils ne reniaient pas, la religion  israélite , pour la démarquer des termes  judaïque  ou  juif , qui avaient une connotation ethnique, voire raciale. Pour ces historiens qui associent leur émancipation à celle de l’ensemble du peuple allemand, dont ils se revendiquent, la Bible est le Livre théologique des juifs et non un document historique national juif. 

Par contre et en opposition avec cette orientation démocratique, dans la deuxième moitié du 19ème siècle, alors que la question nationale a été posée et se pose encore en différents pays comme la Pologne, l’Allemagne, l’Italie, la Grèce, l’Irlande, l’Espagne …des intellectuels et historiens juifs allemands, confrontés aux violentes exactions antisémites, et qui sont hostiles à toute jonction avec le mouvement socialiste en plein développement, entendent affirmer leur  identité nationale juive . Certains vont au-delà et posent l’existence d’un  peuple-race  juif. Selon eux, « le judaïsme est porteur d’un sang particulier qui les différencie des autres groupes humains (…) le sionisme entend œuvrer au progrès de la race pour un peuple-race fort (…) qui est inscrit dans la descendance Abrahamique ». C’est sur ce terreau que naitra bientôt l’exigence, la revendication d’une nation juive et d’un Etat juif pour les Juifs dispersés. Le sionisme était né.

L’auteur écrit que  De 1897 année de la réunion du premier Congrès sioniste jusqu’à la fin de la Première Guerre Mondiale, le sionisme fut un courant très minoritaire et insignifiant au sein des communautés juive dans le monde. La pensée sioniste se développa timidement dans l’ombre de l’idée nationale allemande . Elle réussit néanmoins à pénétrer jusqu’aux centres culturels de la population yiddish. Le père du sionisme Hertzl écrivit en 1895:  Je me contente de dire ceci : nous constituons une entité historique, une nation de composantes anthropologiques différentes. Ce point est suffisant pour former un Etat Juif. Aucune nation ne présente une unité de race.  Il voulait atteindre son but sans s’embarrasser d’une recherche historique trop approfondie ni se surcharger d’arguments biologiques. Il dénigrait le faciès des juifs et il se déclarait prêt à collaborer avec les régimes antisémites :  ils ont le même intérêt que nous sionistes à ce que les juifs quittent leur État et aillent fonder le leur !  (Le sionisme se trouvait ainsi en situation d’être l’outil de l’Empire britannique au sortir de la première guerre mondiale, qui consentira l’installation d’un  foyer national juif  en Palestine, pour devenir par la suite, avec l’Etat d’Israël, le bras armé américain dans la région - notons que Shlomo Sand ne s’engage jamais dans une telle analyse. NDR).

Le cinquième chapitre intitulé  La distinction. Politique identitaire en Israël  place en exergue le douzième paragraphe de la  Déclaration d’indépendance  :  l’Etat d’Israël sera ouvert à l’immigration des juifs de tous les pays où ils sont dispersés. Il développera le pays au bénéfice de tous ses habitants ; il sera fondé sur les principes de liberté, de justice et de paix enseignés par les prophètes d’Israël ; il assurera une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens, sans distinction de croyance, de race ou de sexe, il garantira la pleine liberté de conscience, de culte, d’éducation et de culture.  Shlomo Sand interroge :  peut-on définir Israël comme une entité démocratique ? . Il répond : Les libertés d’expression et d’association dans les frontières d’Israël de 1967 sont considérables, même en comparaison des démocraties occidentales… mais les atteintes aux droits du citoyen sont routinières dans l’Etat des Juifs…il n’y existe pas de mariage civil, d’enterrement civil public, de transports publics le jour du shabbat et les jours fériés ou encore la violation du droit de propriété des citoyens arabes dévoilent un aspect très peu libéral de la législation et de la culture quotidienne israélienne. En outre une domination de plus de quarante ans sur un peuple entier, entièrement dépourvu de droits dans les territoires conquis depuis 1967 (...) depuis la loi des propriétaires absents et celles sur l’acquisition des terres à la création de l’État, jusqu’aux lois et décrets qui permettent la discrimination des citoyens palestino-israéliens (non mobilisables dans l’armée) — tant sur le plan des droits que sur celui de la répartition des ressources, par le biais du concept “d’ancien militaire — en passant par la loi du retour et la loi matrimoniale, l’Etat d’Israël circonscrit à ses Juifs l’essentiel du bien public par l’intermédiaire de sa législation ». Et il cite en exemple: les “nouveaux immigrants qui bénéficient d’un généreux panier d’intégration jusqu’aux colons dans les territoires occupés qui participent aux élections et reçoivent d’importants budgets, bien qu’ils résident en dehors des régions sous souveraineté israélienne ». Il en conclut que les enfants d’Israël “ descendants biologiques de l’antique royaume de Judée, bénéficient ouvertement de la préférence de l’État. »

Shlomo Sand rappelle qu’en 1947, l’Assemblée générale de l’ONU vota à la majorité des voix la création d’un  Etat juif  et d’un  Etat arabe  sur le territoire qui portait auparavant le nom de  Palestine/Eretz Israël . Ceux qui votèrent ne furent pas particulièrement précis dans l’interprétation du terme  juif  et ne supputèrent pas les problèmes que cela poserait lors de l’édification du nouvel État. Parmi les 900 000 Palestiniens qui étaient censés rester en Israël et dans les territoires supplémentaires qu’il s’adjoignit à la suite de sa victoire militaire, environ 730 000 furent expulsés ou s’enfuirent, soit plus que l’ensemble de la population juive à cette même époque (640 000 personnes). En raison du principe idéologique selon lequel  Eretz Israël  est la terre historique du  peuple juif  il fut possible d’empêcher sans remords inutiles le retour de ces centaines de milliers de réfugiés dans leurs foyers et sur leurs terres après les combats. Cette épuration partielle ne régla pas totalement les problèmes d’identité dans le nouvel État. Environ 170 000 arabes y demeuraient encore, et de nombreux déracinés étaient arrivés d’Europe avec leur conjoint non-juif. Sous la pression de la résolution de l’ONU, Israël dut accorder la citoyenneté aux habitants Palestiniens restés à l’intérieur de ses frontières. Et bien qu’il ait procédé à des expropriations gouvernementales sur plus de la moitié de leurs terres, et imposé à la plupart d’entre eux un régime militaire et des limitations sévères jusqu’en 1966, ces derniers sont cependant devenus citoyens sur le plan légal. On pouvait espérer qu’à terme la législation appliquerait le principe d’égalité à tous les citoyens du pays, et pas uniquement aux Juifs.

Mais si tous les citoyens, qu’ils soient considérés comme des Juifs ou pas, sont devenus des israéliens, l’État d’Israël ne se contenta pas d’une hégémonie juive, il refusa d’appartenir formellement et concrètement à tous ses citoyens. Dès 1947 il fut décidé que les Juifs ne pourraient pas épouser de non-Juifs pour ne pas créer de fossés entre laïques et religieux, et la juridiction matrimoniale du futur État fut laissée aux mains du rabbinat. En 1953, la promesse politique de ne pas instituer de mariage civil en Israël fut légitimée par la loi sur la juridiction des tribunaux rabbiniques qui soumet les affaires matrimoniales à la  loi biblique . Ce fut la première expression étatique de l’exploitation cynique de la religion juive dans la mise en œuvre des objectifs sionistes.  La difficulté d’établir une définition et de fixer les frontières précises d’une impossible identité juive laïque est insurmontable : celle-ci est condamnée à s’abandonner dans la « souffrance permanente  de la tradition rabbinique ». On retrouve aussi une séparation presque totale dans le système de l’Éducation nationale en Israël. Il n’existe pratiquement pas d’écoles où des enfants judéo-israéliens étudient avec des enfants  palestino-israéliens . La ségrégation a aussi toujours été l’apanage du mouvement kibboutznik où les arabes n’ont jamais été acceptés.

Les penseurs sionistes ont bien pris garde de ne pas qualifier cette nouvelle société israélienne de  peuple , ni évidement de  nation . Selon Shlomo Sand, la communauté juive israélienne commençait à adopter, selon tous les critères possibles, des caractéristiques de peuple et même de nation : une langue, une culture de masse commune, un territoire, une économie, une souveraineté indépendante. Le caractère spécifique de ce que l’auteur considère comme un  nouveau peuple  potentiel a été systématiquement récusé par les fondateurs et représentants sionistes, qui le considèrent comme un  non-peuple  et une  non-nation , mais seulement comme une partie du judaïsme mondial, qui poursuit sa  montée  vers Eretz Israël. Shlomo Sand peut constater que Bernard Henri Lévy et Finkielkraut qui n’envisagent pas de venir faire leur alyia sont plus Juifs aux yeux de cet État d’Israël que ses propres collègues de l’université de Tel-Aviv. La religion est ainsi un reflet ethnique et la consolidation des bases religieuses dans la politique israélienne  la font devenir plus nationaliste et surtout plus raciste  écrit l’auteur.

En 1970, sous la pression des cercles religieux, la loi du retour reçut un nouvel ajout souscrivant à la définition religieuse intégrale et précise du  juif authentique  :  est juif celui qui est né d’une mère juive ou s’est converti et n’est plus rattaché à une autre religion . Le lien instrumental entre la religion rabbinique et la conception nationale était enfin soudé ! Golda Meir en 1972 pouvait déclarer qu’à ses yeux de premier ministre laïque d’Israël  un juif épousant une “ non-juive rejoint les six millions de victimes du nazisme ».

 De plus la politique de colonisation massive en Cisjordanie et à Gaza, ouvertement menée dans le cadre d’un système d’apartheid contribuait à l’implantation dans ces régions d’une “démocratie des maitres juifs  subventionnée et entretenue par l’État, car l’annexion formelle de ces territoires après la guerre de 1967 aurait conduit » — à moins d’éliminer complètement cette fois-ci, sa population palestinienne —  à la formation d’une entité binationale  qui, selon Sand aurait annulé tout espoir de continuité de l’existence d’un État à majorité Juive. Mais les plus grands juristes d’Israël dont l’auteur cite les sentences affirment ne déceler aucune contradiction entre la nature de cet État et une démocratie libérale. Pourtant aucun Juif vivant dans une démocratie libérale occidentale ne pourrait aujourd’hui s’accoutumer aux formes de discrimination et d’exclusion vécues par les  citoyens palestino-israéliens  résidant dans un Etat qui déclare explicitement ne pas leur appartenir.  La mythologie de l’ “ethnie juive coule dans les veines de l’Etat d’Israël et menace de le désagréger de l’intérieur » s’inquiète l’auteur qui poursuit : l’exclusion et la discrimination d’un quart de la population civile du pays, Arabes et autres citoyens qui ne sont pas considérés comme Juifs, d’après la loi religieuse et l’ “Histoire, créent des tensions incessantes qui, dans un avenir indéfini, sont susceptibles de se transformer en scissions violentes, difficiles à ressouder ». Il poursuit : c’est pourquoi le rejet de l’existence d’Israël en tant qu’Etat exclusivement juif prend corps et se radicalise parmi les Arabes de 1948, (après les deux soulèvements palestiniens de 1987 et 2000) et il est difficile d’entrevoir les facteurs qui seraient à même de freiner ce processus  ainsi que  le danger sous-jacent contenu dans le potentiel de haine des Palestiniens frustrés qui vivent à l’intérieur de ses frontières . Et l’auteur ajoute :   Bien que le néocolonialisme (…) qui s’est exprimé à travers l’invasion de l’Afghanistan et de l’Irak grise les élites du pouvoir de l’Etat Juif (…) l’énorme puissance militaire d’Israël, son arme nucléaire et même la grande muraille de béton dans laquelle il s’est enfermé ne l’aideront pas à éviter de transformer la Galilée en “ Kosovo » ( le Kosovo indépendant  où les Etats-Unis ont construit une de ses plus grande base militaire au monde ?).

C’est par une description de complète impasse et d’une constante humiliation de son propre idéal démocratique que Shlomo Sand pose la question concernant  l’Etat Juif  :  Juif et démocratique  - un oxymore ? (...)  Les mêmes mythes qui se sont avérés efficaces pour la construction de l’État national risquent de contribuer à l’avenir à mettre en danger son existence même.  Et il énonce des mesures démocratiques qui conduiraient la transition de l’État des Juifs actuel, vers un véritable État israélien appartenant à tous ses citoyens.

Et le lecteur arrivé au bout de cet implacable réquisitoire contre le sionisme s’interroge : comment affirmer honnêtement, que l’État d’Israël peut se démocratiser ?

 Comment le peuple Juif fut inventé  s’achève sur une dernière interrogation :   Il est logique qu’un essai qui au fil des pages, remet en cause le passé juif s’achève sur un questionnement quelque peu insolent sur un avenir douteux. Et en définitive, si l’on peut tenter de modifier de façon si radicale l’imaginaire historique, pourquoi ne pas chercher également à envisager, en faisant preuve de beaucoup d’inventivité un avenir totalement différent ?   Et il conclut :  Si le passé de la nation relève essentiellement du mythe onirique, pourquoi ne pas commencer à repenser son avenir, juste avant que le rêve ne se transforme en cauchemar ? 

La discussion fraternelle entre tous les combattants pour l’émancipation politique à laquelle convie l’ouvrage de Shlomo Sand ne manquera pas de s’élargir encore !

From DIALOGUE REVIEW ( www.dialogue-review.com )