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Interview par e-mail du Professeur Haim Bresheeth, membre du groupe  Un seul Etat en Palestine 

A l’occasion de la publication de l’appel issu du groupe  Un seul État en Palestine , nous avons posé deux questions à Haim Bresheeth, l’un de ses initiateurs.

-Dialogue : Arrivé très jeune en Israël, pourriez-vous nous expliquer comment vous-êtes parvenu à la conviction de vous engager dans l’action militante pour la solution à un seul Etat ?

-Quel est votre sentiment concernant l’évolution de la société israélienne, en particulier après le mouvement social de l’été dernier, au cours duquel la plupart des opposants ont refusé tout commentaire sur le sort des Palestiniens, comme s’il était possible de dissocier les deux situations ? Selon vous, comment peut-on soutenir et mettre en œuvre la solution à un seul Etat dans la société israélienne d’aujourd’hui ? Est-ce que c’est possible à grande échelle et à quelles conditions ? Quelles sont les perspectives de votre appel ?

Haim Bresheeth :

Je suis né en Italie, dans un camp de personnes déplacées près de Rome, en 1946, fils de deux réfugiés du camp de la mort d’Auschwitz-Birkenau, qui sont arrivés en Italie après la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Nous sommes arrivés en Israël en juin 1948, sur le premier bateau qui y est entré après la déclaration d’indépendance en mai 1948.

A notre arrivée, mon père a été obligé de se battre à Latroun, malgré son pacifisme revendiqué et son refus de porter des armes, et il a servi comme médecin. Ma mère et moi sommes restés dans le centre des réfugiés à Atlith jusqu’à la fin des combats, puis nous avons tous été relogés dans un appartement à Jebaliya (qui sera renommé plus tard Giva’at Aliya…) au sud de Jaffa. Il s’agissait bien entendu de l’ancienne demeure d’une famille palestinienne, expulsée comme des milliers d’autres quand l’Irgoun a pris Jaffa et l’a vidée par la force de sa population indigène ; la plupart de ces familles se sont embarquées sur des bateaux de pêche et ont tenté de rejoindre Gaza ou le Liban. Beaucoup ont péri en mer.

Le quartier était très inhabituel dans le contexte israélien – les survivants de camps récemment relogés, qui formaient la majorité de la population, partageaient la charmante ville avec de rares familles palestiniennes qui étaient restées là, constituant l’une des populations les plus pauvres du nouvel Etat. Les Juifs ont partagé l’école avec les enfants arabes palestiniens et l’arabe était enseigné comme l’hébreu. Rien de tout cela ne pourrait arriver aujourd’hui. Ce contexte, je crois, m’a permis de comprendre et de sympathiser avec les Palestiniens quand j’ai grandi, malgré le racisme marqué de la société juive israélienne dans laquelle j’ai été élevé. De façon typique, les enfants palestiniens qui sont issus du même contexte ne sont pas allés à l’université et ils n’ont pas de profession de classe moyenne – ils sont restés en marge de la société israélienne, terriblement limitée par son racisme viscéral envers les Palestiniens.

En ce qui concerne la dite  manifestation des tentes  de l’été dernier : dans le contexte du soulèvement général dans le monde arabe, la manifestation des Israéliens apparaît dans ses proportions réelles – la protestation d’une classe moyenne sur un programme nationaliste et populiste, excluant les Palestiniens et leur occupation, ce qui était évident avec sa totale suppression par le dirigeant de la manifestation. De façon ironique, c’était le seul mouvement de protestation du Moyen Orient qui n’a pas subi de violence de la part de la police de l’Etat, pas un seul manifestant n’a été blessé ; il semble que ce mouvement a été le plus facile à déjouer pour le régime au pouvoir, tandis que l’engagement des manifestants pour le changement a été quelque peu limité en comparaison avec les société des alentours. Maintenant, près d’un an après que les choses ont commencé, il semble clair que cela n’a mené à rien, et la direction du mouvement a été intégrée par le régime israélien — les deux principaux dirigeants du  mouvement  ont été envoyés par le gouvernement israélien en tournée dans des capitales européennes pour prononcer des discours contre la campagne BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) de boycott d’Israël… Les manifestants, qui n’étaient pas préparés à remettre en cause leur racisme et leur rôle colonial, n’ont finalement rien obtenu, après les manifestations les plus impressionnantes en Israël. Ce n’est pas ce mouvement qui mettra fin au racisme ou à l’occupation. Ce n’est pas un mouvement pour un changement social véritable, mais un mouvement populiste  volkish , qui ne peut pas battre le fasciste populiste Netanyahou. Bref — si quelqu’un parmi nous avait espéré un changement de l’intérieur, la Manifestation des tentes a prouvé combien c’était impossible en Israël, encore plus impossible que le changement dans la plupart des pays arabes.

Si donc le racisme ne peut pas être battu par les forces populaires en Israël, si une telle manifestation se produit et choisit son existence choisi d’ignorer totalement la question principale de la politique israélienne — l’occupation et la sujétion du peuple palestinien — alors l’opposition au sionisme ne viendra vraisemblablement pas de ce côté-là ; au contraire — les dirigeants sont contents de servir d’instrument au régime auquel ils sont censés être opposés. A mon avis, cela signifie que la fin du racisme et des pratiques politiques injustes et brutales du sionisme ne viendra pas de l’intérieur, et que sans la fin de ce projet colonial, il ne peut y avoir de paix juste pour personne, pas de solution juste de la question palestinienne, créée par le sionisme et ses complices occidentaux. Tant que l’Etat sioniste reste intact, nous avons une situation qui rappelle celle de l’Afrique du Sud dans l’apartheid – il ne peut pas y avoir de solution tant que ce système toxique et corrosif n’est pas remplacé, comme l’apartheid le fut en Afrique du Sud, par un système pleinement démocratique dans toute la Palestine. Le pays, si injustement divisé par l’ONU en 1947 (qui a provoqué l’expulsion brutale de 800 000 Palestiniens de leurs foyers, près de 80 % de toute la nation, par les Forces de Défense Israéliennes et par le gouvernement israélien refusant leur retour), a été déchiré et mutilé depuis lors. Cette entreprise néocoloniale, servant les objectifs du capitalisme occidental, n’a pas seulement provoqué la Nakba permanente de la Palestine, mais elle a aussi empoisonné la politique du Moyen-Orient avec des attitudes anti-arabes et islamophobes qui ont nourri la droite en Europe, en Amérique du Nord et ailleurs. Aux Israéliens, cela n’a apporté aucune paix mais une longue suite de guerres destructrices ; aux Palestiniens et aux autres Arabes, cela a apporté la destruction au-delà de tout ce que l’on peut imaginer, le racisme et la xénophobie, et l’oppression permanente et le désarroi. Il faut que cela finisse, comme cela s’est fait en Afrique du Sud.

Seul un État fondé sur l’égalité totale de ses citoyens à l’intérieur de la Palestine — un État laïque et démocratique de tous ses citoyens, peut offrir aux Juifs et aux Arabes quelque espoir. Dès lors que la citoyenneté n’est pas fondée sur une définition raciale et raciste, mais sur l’égalité pour tous, on peut offrir la paix, la justice et le droit dans un pays qui a plus souffert que la plupart des autres. Pour parvenir à cela, les injustices historiques doivent être réparées, pour autant que c’est humainement possible – les Palestiniens qui ont été expulsés avec leurs familles doivent pouvoir retourner dans leur pays, de même qu’être indemnisés correctement pour la perte de leurs terres et de leurs biens. Un tel Etat sur la totalité du pays ne permettra pas de traitement raciste d’aucune sorte, et n’offrira pas de privilèges injustes à des groupes ethniques d’aucune sorte.

Le groupe important d’universitaires et de militants palestiniens et israéliens qui ont travaillé sur la déclaration  Un Seul Etat en Palestine  et ses principes détaillés, a tenté, pour la première fois de s’attaquer aux profondes divisions et aux inégalités qui ont été imposées par le sionisme, non seulement aux Palestiniens, mais aussi aux Juifs  Mizrahi  [originaires des pays arabes- NdT], de façon à offrir une base juste pour un avenir de vie ensemble des deux communautés et ainsi leur permettre de construire un bien commun surmontant les divisions nationales et ethniques, un bien commun de nature civique et démocratique, apportant un avenir plus porteur d’espoir et de paix à tout le peuple de Palestine, Israéliens et Palestiniens. Il faut à cette base plus d’élaboration, plus de détails et de développement, ce à quoi travaille notre groupe. Nous considérons notre mouvement limité comme une icône et un symbole de la future coopération sur laquelle sera fondée la République Démocratique de Palestine.

From DIALOGUE REVIEW ( www.dialogue-review.com )