dialogue_fr_mini.png
imprimer

Témoignage de Sabah Abou Houdeid, responsable de l’association des femmes du camp de Baqa’a (Jordanie)

Le camp de Baqa’a, qui se trouve à 22 kilomètres d’Amman est le plus grand de Jordanie. Il a été fondé en 1968 lors de la seconde vague d’expulsion des palestiniens de Cisjordanie, la première ayant eu lieu en 1948. Après la guerre de 1967, nombre d’expulsés de 1948 ont dû fuir une seconde fois, cette fois ci vers la Jordanie. En 1950, les palestiniens de Transjordanie avaient acquis la nationalité jordanienne. Le but de cette opération était de tasser la question palestinienne et d’étouffer le conflit. Il s’agissait également de fournir une main d’œuvre bon marché pour mettre en œuvre la constitution du royaume Hachémite.

La plupart des métiers, des fonctions administratives étaient occupées par des palestiniens. Le premier ministre jordanien, Ibrahim Hashem était un palestinien de Naplouse. On retrouvait à ce moment des palestiniens partout, dans l’administration, chez les ouvriers, les instituteurs, beaucoup étaient militants de gauche.

Très tôt, on trouve des palestiniens dans toute la Jordanie. Ce sont eux qui ont permis le développement du royaume, alors que la tribu Hachémite se consacrait traditionnellement essentiellement à l’élevage. On retrouve par conséquent très tôt un clivage dans la répartition des rôles : les palestiniens à l’administration et les hachémites dans les fonctions militaires.

Avant les accords Sykes-Picot et jusqu’en 1967, il n’y avait qu’une seule région, dans laquelle les gens se sentaient proches. Il n’y avait pas de difficulté pour les palestiniens à obtenir ou conserver des postes à responsabilité. Une réelle fraternité existait entre les tribus d’origine et les palestiniens. Des jordaniens étaient membres d’organisations politiques palestiniennes. Ces éléments devaient susciter la crainte des gouvernants hachémites qui y voyaient une menace pour leur pouvoir. On peut affirmer que les palestiniens faisaient vivre l’économie jordanienne.

Après Septembre Noir, et les massacres organisés par le roi Hussein contre les réfugiés, les dirigeants palestiniens sont partis vers le Liban. Des restrictions ont été imposées aux palestiniens, les contrôles policiers se sont aggravés. L’université de Jordanie demeurait essentiellement composée d’étudiants palestiniens, mais les activités politiques et syndicales étaient interdites. C’est à cette époque qu’une politique a été lancée pour remplacer les palestiniens par les jordaniens de souche, avec la mise en place de quotas de palestiniens. La  jordanisation  s’est réalisée coûte que coûte, même avec des cancres et des incapables. Des bourses spéciales ont été accordées aux jordaniens d’origine. Cette politique est toujours appliquée aujourd’hui, où les palestiniens, en plus de ces restrictions sont durement touchés par le chômage.

C’est dans ce cadre que la place des femmes trouve toute son importance. Lorsque les palestiniens expulsés sont arrivés, les femmes ont surtout été dirigées vers des métiers liés à l’éducation et l’enseignement. Les écoles étaient gratuites, tout le monde y allait. Au demeurant, il s’agissait là de la seule occupation, mais aussi du seul moyen pour évoluer, établir une cohésion entre nous. En 1950, l’objectif du pouvoir était que toutes les ressources du pays puissent participer à l’essor de l’économie, les femmes en ont donc profité. Avec le baccalauréat, les femmes palestiniennes pouvaient travailler dans les hôpitaux, trouvaient des emplois dans certains pays du Golfe, notamment en Arabie Saoudite pour enseigner. En ce qui me concerne, j’ai eu le bac en 1967, et avec de bons résultats, j’aurai pu partir en Arabie Saoudite également, mais j’ai préféré rester auprès de mon père, militant politique, qui était assigné à résidence. J’ai été en 1967 une des premières femmes palestiniennes à être inscrite à l’université (les études s’arrêtaient souvent après le bac pour les filles).

Dans les camps, le tissu associatif était important, s’étoffait, mais rien de spécifique n’existait encore pour les femmes en raison du refus jordanien. Le premier organisme consacré aux droits des femmes sera constitué par les bénévoles dans les camps.

A l’époque où il y avait des mobilisations, notamment avant Septembre noir, la situation des femmes était exemplaire. La plupart des militantes sont issues de cette époque. La situation va empirer à partir de 1970 – 1971.

Parmi les activités développées, il a fallu se battre pour imposer le droit de faire du sport et utiliser les mêmes infrastructures que les hommes, et pour installer une bibliothèque pour que les filles puissent accéder à la culture. Mais au bout d’une semaine, les autorités refusèrent le maintien de la bibliothèque.

Les femmes de cette époque revenaient d’Arabie Saoudite avec de l’argent, mais n’apportaient généralement rien aux palestiniens des camps.

Il faudra attendre 1989 pour avoir enfin l’autorisation officielle de créer une véritable association. Il existait un syndicat de femmes, fondé en 1974, mais avec une action très limitée. Une association de femmes arabes intervenait également dans les camps, mais essentiellement pour enseigner la broderie et la couture.

La réforme de 1989 qui levait l’interdiction de créer des associations indépendantes, visait à constituer un tissu associatif en Jordanie pour des raisons économiques. Il a été possible de recréer une association de femmes bénévoles, qui au départ eu des activités sociales pour occuper au fur et à mesure une fonction plus politique dans l’aide à l’émancipation des femmes, via la constitution d’  ateliers d’histoire , ouvert également aux jeunes, aux hommes pour aider les réfugiés à apprendre et se réapproprier leur propre histoire.

Cette activité a démarré dans des lieux clos, mais son expansion a rapidement été stoppée par les autorités jordaniennes.

Les palestiniens qui habitent dans les camps ont maintenu un lien très fort avec leur histoire. Ils sont toujours très conscients de leur situation de réfugiés et très attachés à leur droit au retour.

Avant Septembre Noir, toutes les organisations étaient mobilisées pour préparer le retour. D’une revendication vivante, le retour et devenu un principe parce que les organisations palestiniennes ont du se réfugier dans la clandestinité. Mais dès que des raids, des incursions avaient lieu, il y avait toujours des manifestations dans les camps. Aujourd’hui, la conscience palestinienne liée au droit au retour est toujours très vive. La résistance passe de plus en plus par l’éducation, la prise de conscience, même si tous les palestiniens sont prêts à combattre s’il le faut. Mon père, qui était au FPLP a participé en 1983 à une opération militaire en Cisjordanie. A 70 ans il était toujours prêt à prendre les armes. Après les réformes de 1989, plusieurs organisations palestiniennes se sont institutionnalisées en organisations politiques jordaniennes. On y fait beaucoup de théorie. On a assisté en fait à une intégration de ces organisations dans le cadre de la réforme dite  démocratique .

Votre revue défend l’idée d’un seul Etat. La question de l’Etat unique doit aussi nous rappeler que la majorité des jordaniens sont en fait des palestiniens. Il y a deux courants en Jordanie : l’un démocratique, pour que les palestiniens puissent prendre la nationalité jordanienne tout en conservant leur droit au retour et l’autre, policier qui refuse aux palestiniens les droits accordés aux jordaniens de souche. Aujourd’hui, la situation dans les camps est mieux qu’au Liban, mais néanmoins dans un grand état de délabrement. La question de l’éducation est devenue chez nous le premier élément de la résistance. Les palestiniens doivent se réapproprier leur histoire pour maintenir vivantes toutes leurs revendications.

From DIALOGUE REVIEW ( www.dialogue-review.com )